Vie de saint Louis

Joinville

Le Vieux de la Montagne et saint Louis

451. Tandis que le roi demeurait à Acre, vinrent à lui les messagers du Vieux de la Montagne. Quand le roi revint de sa messe, il les fit venir devant lui. Le roi les fit asseoir en telle manière qu'il y avait un émir devant, bien habillé et bien équipé; et derrière son émir se trouvait un jeune homme bien équipé, qui tenait dans sa main fermée trois couteaux, dont l'un entrait dans le manche de l'autre; parce que, si l'émir n'avait pas obtenu de réponse favorable, le jeune homme aurait présenté ces trois couteaux au roi pour le défier. Derrière celui qui tenait les trois couteaux, il y en avait un autre qui tenait un tissu fin entortillé autour de son bras, qu'il eût aussi présenté au roi pour l'ensevelir s'il avait répondu défavorablement à la requête du Vieux de la Montagne.

452. Le roi dit à l'émir de lui dire ce qu'il voulait. Et l'émir lui remit une lettre de créance et parla ainsi: "Mon maître m'envoie vous demander si vous le connaissez." Et le roi répondit qu'il ne le connaissait point, car il ne l'avait jamais vu, mais il avait bien entendu parler de lui. Et l'émir dit au roi:" Et puisque vous avez entendu parler de mon maître, je m'étonne beaucoup que vous ne lui ayez pas envoyé tant du vôtre que vous vous en soyez fait un ami, comme l'empereur d'Allemagne, le roi de Hongrie, le sultan du Caire et les autres le font envers lui tous les ans, parce qu'ils sont certains qu'ils ne peuvent vivre que dans la mesure où il plaira à mon maître.

453 Et s'il ne vous plaît pas de faire cela, faites qu'il soit quitte du tribut qu'il doit à l'Hôpital et au Temple, et il se considérera comme satisfait de vous." Il payait alors un tribut au Temple et à l'Hôpital, parce que ces ordre ne redoutaient en rien les Assassins, parce que le Vieux de la Montagne n'y pourrait rien gagner s'il faisait tuer le maître du Temple ou de l'Hôpital, car il savait bien que, s'il en faisait tuer un, on en remettrait aussitôt à sa place un autre aussi bon; et pour cela il ne voulait pas perdre des Assassins là où il n'y avait rien à gagner. Le roi répondit à l'émir de revenir dans l'après-midi.

454. Quand l'émir fut revenu, il trouva que le roi siégeait de telle manière qu'il avait d'un côté le maître de l'Hôpital, et de l'autre le maître du Temple. Le roi lui dit alors de lui dire à nouveau ce qu'il avait dit le matin; et l'émir dit qu'il n'était pas disposé à le répéter, si ce n'était devant ceux qui étaient le matin avec le roi. Alors les deux maîtres lui dirent :"Nous vous donnons l'ordre de le dire." Et il leur dit qu'il le dirait puisqu'ils le commandaient. Alors les deux maîtres lui dirent en sarrasin qu'il vienne le lendemain parler avec eux à l'Hôpital; et il fit ainsi.

455. Alors les deux maîtres lui firent dire que son maître était bien hardi quand il avait osé faire dire au roi des paroles aussi brutales; et ils lui firent dire que, si ce n'avait été pour l'honneur du roi, auprès de qui ils étaient venus comme messagers, ils les auraient fait noyer dans la sale mer d'Acre, au mépris de leur maître. "Et nous vous commandons que vous retourniez près de votre maître et que dans la quinzaine vous soyez de retour, et que vous apportiez au roi, de la part de votre maître, des lettres et des joyaux tels que le roi se considère comme satisfait et qu'il vous en sache bon gré."

456. Dans la quinzaine les messagers du Vieux revinrent à Acre et apportèrent au roi la chemise du Vieux, et ils dirent au roi de la part du Vieux, que cela signifiait que, comme la chemise est plus près du corps qu'aucun autre vêtement, de même le Vieux veut tenir le roi dans son amour plus proche qu'aucun autre roi. Et il lui envoya son anneau, qui était d'or très fin, où son nom était écrit; et il lui fit savoir que par son anneau il épousait le roi, car il voulait que dès lors ils fussent tout un.

457. Parmi les joyaux qu'il envoya au roi, il lui envoya un éléphant de cristal très bien fait et une bête que l'on appelle girafe, de cristal aussi, des pommes de cristal de diverses sortes, des jeux de tacles et d'échecs. Et tous ces objets étaient parsemés de fleurs en ambre, et l'ambre était fixé sur le cristal pazr de petites feuilles de vigne de bon or fin. Et sachez que, dès que les messagers ouvrirent leurs écrins où étaient ces objets, il sembla que la chambre fut embaumée, tellement ils avaient une bonne odeur.

458. Le roi envoya à son tout ses messagers au Vieux, et lui envoya en retour une grande quantité de joyaux, pièces d'écarlate, coupes d'or et mors d'argent; et avec les messagers il y envoya frère Yves le Breton, qui savait le sarrasin. Et celui-ci trouva que le Vieux de la Montagne ne croyait pas en Mahomet, mais il croyait à la loi d'Ali, qui fut oncle de Mahomet.

459. Cet Ali plaça Mahomet dans la position honorable où il fut. Et quand Mahomet fut établi comme maître du peuple, il méprisa son oncle et l'éloigna de lui; et quand Ali vit cela, il attira a lui tous ceux qu'il put avoir du peuple, et leur apprit une croyance autre que celle que Mahomet avait enseignée. Par la suite de quoi il se trouve que tous ceux qui croient à la loi d'Ali disent que ceux qui croient à la loi de Mahomet sont mécréants, et aussi tous ceux qui croient à la religion de Mahomet disent que tous ceux qui croient à la religion d'Ali sont mécréants.

460. L'un des points de la loi d'Ali est que, lorsqu'un homme se fait tuer pour exécuter un ordre de son maître, son âme s'en va dans un corps plus heureux que celui où elle était auparavant; et pour cette raison les Assassins ne font aucune différence à se faire tuer quand leur maître le leur commande, parce qu'ils croient qu'ils erront beaucoup plus heureux , quand ils seront morts, qu'ils ne l'étaient auparavant.

461. L'autre point est tel qu'ils croient que personne ne peut mourir avant le jour qui lui est assigné; et personne ne doit croire cela, car Dieu a le pouvoir d'allonger nos vies et de les raccourcir. Et c'est un point auquel croient les Bédoins, et pour cette raison ils ne veulent point porter d'armes défensives quand ils vont au combat, car ils croiraient agir contre le précepte de leur loi; et , quand ils maudissent leurs enfants, ils leur disent ainsi: "Maudit sois-tu comme le Franc qui s'arme par crainte de la mort."

462. Frère Yves trouva un livre au chevet du lit du Vieux, où étaient écrites plusieurs paroles que Notre Seigneur dit à saint Pierre lorsqu'il était sur terre. Et frère Yves lui dit: "Ah, pour Dieu, sire, lisez souvent ce livre car ce sont de très bonnes paroles." Et le Vieux dit qu'il le faisait, "car j'ai une grande affection pour monseigneur saint Pierre, car au commencement du monde, l'âme d'Abel, quand il fut tué, vint dans le corps de Noé; et, quand Noé fut mort, elle passa dans le corps d'Abraham; et du corps d'Abraham, lorsque celui-ci mourut, elle vint dans le corps de saint Pierre, quand Dieu descendit sur la terre."

463 Quand Frère Yves entendit cela, il lui expliqua que sa croyance n'était pas bonne, et lui enseigna beaucoup de bonnes paroles; mais il ne voulut pas le croire; et frère Yves expliqua ces choses au roi, lorsqu'il fut revenu auprès de nous. Quand le Vieux circulait à cheval, il avait devant lui un crieur qui portait une hache danoise à long manche entièrement recouvert d'argent, avec une grande quantité de couteaux fichés dans le manche, et criait: "Ecartez-vous de devant celui qui porte la mort des rois entre ses mains."

 

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