La stratégie des ismaéliens
Les ismaéliens, comme la plupart des shî’ites, étaient déjà persécutés, comme ils le sont encore actuellement. Ils étudiaient le Coran ainsi que les précédents textes sacrés, la Bible et les Evangiles, pour en découvrir les sens cachés, les significations ésotériques, afin d'accéder à une compréhension du message divin aussi complète que possible et d'entrer en relation avec Dieu, cette relation étant la raison d'être de leur existence. Ils pensaient également faire arriver le jour de la résurrection, ce jour étant lié, dans les trois textes sacrés, à la révélation du sens complet de la Parole divine et signifiant pour l'humanité la fin de l'asservissement et l'avènement du paradis, du Royaume de Dieu sur terre.(1)
Cette recherche des sens cachés était frappée d'illégalité par des sunnites dogmatiques majoritaires qui prétendaient alors avoir l'exclusivité de l'interprétation du Coran, limitant celle-ci au sens apparent, exotérique, qu'ils imposaient par la force. C'est pour pouvoir mener à bien cette recherche et échapper aux persécutions que les ismaéliens se réfugièrent à la forteresse d’Alamut, qui signifie "nid d'aigle", celle-ci étant d'accès difficile et réputée imprenable. Hassan I Sabbah, le fondateur de la communauté, y pénétra par la ruse, sans livrer bataille, en compagnie des premiers membres de celle-ci, après avoir attiré à l'extérieur ses précédents occupants.
L'Imam d’Alamut avait adopté, dans le contexte guerrier dans lequel il vivait, une stratégie basée sur les principes suivants :
a) ne jamais attaquer en premier, conformément aux enseignements du Coran, d'où une stratégie défensive et non offensive. Ainsi son but n'était-il pas de faire la guerre mais de se protéger de ceux qui la faisaient pour pouvoir se livrer à sa quête spirituelle. En réalité les ismaéliens ne créaient pas de conflit : ils ne cherchaient à dominer personne, ni à imposer leurs conceptions religieuses à quiconque, ni à nuire à qui que ce soit. Ils désiraient simplement poursuivre leurs travaux, dont ils n'avaient de compte à rendre qu'à Dieu, et se donner les moyens d'y parvenir.
b) en cas d'agression, éliminer l'attaquant avec le minimum de pertes humaines de part et d'autre et le maximum d'efficacité. Pour satisfaire à cette deuxième règle, les ismaéliens ne livraient pas de batailles classiques, trop meurtrières et à l'issue incertaine. Lorsqu'un groupe donné s'attaquait à eux, un guerrier d'Alamut était envoyé pour en tuer le chef, c'est à dire celui dont émanait la décision de les agresser. De cette façon, ils ne mettaient en péril que la vie d'un seul des leurs et n'attentaient, dans le camp adverse, qu'à la vie de celui qui était à la source du conflit et en portait la responsabilité, épargnant ainsi les combattants qu'il avait sous ses ordres, qui n'avaient pour leur part aucun pouvoir de décision.
Cette stratégie avait sur leurs ennemis un effet dissuasif dans la mesure où quiconque décidait de leur nuire s'exposait directement en retour au sort qu'ils leur destinait. De cette manière ils n'alimentaient pas les conflits ni ne les laissaient se développer, mais les sapaient à la base.
En outre ils échappaient à la logique du rapport de force, ne subordonnant pas l'issue de leur sort à la loi du plus fort et ne se livrant pas à la recherche effrénée de dominance à laquelle elle conduit. Dans la mesure où ils n'avaient besoin que d'un seul homme pour anéantir la source de nuisance, ils ne gaspillaient ni leur temps, ni leur énergie, ni leurs ressources à des fins guerrières; ils n'avaient pas besoin de vouloir être les plus forts, la force n'ayant pas de valeur à leurs yeux et ne leur étant d'aucune utilité.
Hassan I Sabbah devint alors célèbre dans tout l'Orient, d'autant plus que ceux qui tentaient de s'en prendre à lui étaient inéluctablement supprimés. Sa stratégie lui garantissant l'invulnérabilité, il échappa à la domination des divers tyrans de l'époque dont il devint le cauchemar . En invalidant ainsi les règles du jeu de la guerre, il remit en question toute la structure de la hiérarchie militaire, ce qui lui valut de s'attirer l'animosité de tous ceux qui faisaient profession des conflits.
Toutefois si cette stratégie n'était appliquée que par Hassan I Sabbah, en revanche, celui-ci n'avait pas le monopole des assassinats, lesquels étaient alors fréquents. Or sa réputation avait acquis une telle ampleur, et la crainte qu'il inspirait était devenue si grande que tous les meurtres commis à l'encontre de hauts personnages lui étaient immanquablement attribués, y compris ceux dans lesquels il n'avait rien à voir. Les auteurs de ces crimes n'ayant pas pour habitude de les revendiquer, ils étaient systématiquement imputés aux ismaéliens. En conséquence de quoi l'image qui fut plaquée sur eux, celle d'une secte dont les membres se consacraient à l'assassinat, ne correspondait ni à leur éthique, ni à leur comportement et repose sur une profonde méconnaissance de ce qu'ils étaient en fait, à savoir des mystiques à la recherche des sens cachés du Coran et transmetteurs de la Parole.
Ces recherches furent occultées par la légende qui les fit passer pour des fanatique dangereux, ce qu'ils n'étaient pas, et qui contribua à les discréditer et à les isoler des autres groupes. Il se trouve également qu'étant frappés d'anathème, ils étaient contraints de garder le silence sur leurs travaux, ne pouvant les dévoiler sans risquer l'être éliminés.
Les persécutions qu'ils subirent tout au long des siècles sont la raison pour laquelle les résultats auxquels ils parvinrent, de même que les ouvrages de théosophie qu'ils écrivirent, ont été jusqu'ici occultés, la diffusion des livres ayant échappé à la destruction restant limitée aux cercles ismaéliens.
Hassan I Sabbah décida alors d'utiliser cette légende qui avait pour but de lui nuire en la retournant à son propre avantage : il profita de la crainte qu'il inspirait aux différents chefs de guerre pour leur réclamer un tribut annuel qui leur garantissait l'immunité, tribut qu'ils acceptèrent de payer et dont ils s'acquittaient régulièrement, fournissant ainsi à Alamut ses moyens de subsistance. Le fait est que s'ils avaient refusé de s'exécuter, dans la mesure où Hassan I Sabbah ne rançonnait personne ni n'avait les moyens militaires de le faire, celui-ci ne serait pas emparé de leurs biens par la force, et ne l'a d'ailleurs jamais fait. Mais la peur irraisonnée qu'il leur inspirait faussant leur facultés de raisonnement, elle les empêchait d'appréhender correctement leur situation, d'en acquérir une vision conforme aux faits, aussi lui donnaient-ils ce qu'il leur demandait sans y être contraints pour autant. Cette peur étant liée à l'hostilité qu'ils nourrissaient envers lui, elle ne reposait que sur le fait qu'ils le considéraient eux-mêmes comme leur ennemi, autrement dit sur rien de réel, cette animosité suffisant à elle seule à éveiller en eux la crainte d'une éventuelle riposte. Prisonniers de la haine et de la peur, ils se sentaient menacés en permanence, attribuant une existence objective à un danger qui n'existait que dans leur imagination.
Ainsi Hassan I Sabbah réussit ce tour de force qui consistait à acquérir l'invulnérabilité en dépit de sa position de faiblesse effective, en parvenant à contrôler mentalement les plus forts qui tentaient de lui nuire physiquement, et à les amener à lui donner l'argent dont lui et sa communauté avaient besoin pour vivre. Il utilisa ainsi l'agressivité dirigée contre lui pour la retourner à son profit, sans contrevenir pour autant aux lois divines. Le fait est que dans la mesure où il n'agressait personne et n'agissait qu'en position d'agressé, il ne pouvait faire autrement que de se défendre, sans quoi il aurait lui-même été rapidement éliminé. Mais de par le fait qu'il le faisait avec un préjudice minimum au niveau des pertes humaines, sans commune mesure avec les hécatombes provoquées par les conflits classiques tels qu'ils étaient et sont encore pratiqués, sa stratégie ne contrevenait en rien aux lois de Dieu. En revanche, elle réduisait à néant tous les plans des gens investis dans la multiplication des conflits, rendant leur armement, leur force de frappe, inefficace et inutile. De cette façon Hassan I Sabbah obligeait ses adversaires à le respecter en mettant des limites à leur comportement agressif et à leur propension à nuire.
Lorsque les templiers, également mystiques guerriers, entrèrent en relation avec eux sur la route des croisades, ils établirent une alliance conforme à celle que Dieu avait conclue avec l'humanité, se considérant mutuellement comme des croyants de deux branches différentes et complémentaires (voir "Le Pendule de Foucault" d'Umberto Eco); ils décidèrent alors de mener leur recherche en commun, conformément aux enseignements des textes sacrés. Ils étendirent également leur alliance au niveau de la guerre sainte, se défendant contre les agressions des Turcs d'origine mongole, non-croyants, envahisseurs de Jérusalem.
Il découle de l'alliance entre ismaéliens et templiers que les deux groupes devaient avoir une structure similaire, sans quoi ils n'auraient jamais pu unir leurs recherches. Il fallait également qu'ils aient un même objectif, qu'ils privilégient leurs points communs à leurs différences et utilisent ces dernières comme une source de richesse, sans quoi ils seraient rapidement entrés en conflit les uns avec les autres, ce qui ne s'est pas produit.
Grâce à cette collaboration entre les deux ordres, les templiers acquirent à l'égard des autorités d'Occident une indépendance comparable à celle que les ismaéliens avaient acquise en Orient. Ils ne s'opposèrent pas à ces autorités, ne tentèrent pas d'utiliser leurs connaissances pour les combattre, mais se libérèrent mentalement de leur emprise idéologique. Cependant leur situation différait de celle des ismaéliens en ceci que si ces derniers étaient opprimés du fait de leur spécificité religieuse dès l'origine de la communauté, en revanche les templiers appartenaient à un ordre légal fondé dans le cadre de la croisade et dépendant du pape, c'est-à-dire reconnu des pouvoirs temporels et religieux. Dans la mesure où ils n'entraient pas en lutte avec ces pouvoirs, ne remettant pas en cause l'autorité du pape sur l'ordre du Temple et où ils remplissaient la fonction qu'on attendait d'eux, ils n'eurent pas à défendre leur existence dès le départ, contrairement aux ismaéliens. Le fait est que si ceux-ci avaient réellement été une secte d'assassins, les templiers n'auraient eu aucun motif de s'allier avec eux : ils s'employaient à faire régner l'ordre sur la route des croisades, non à pactiser avec des fauteurs de troubles quels qu'ils soient. Le fait est également que l'Imam d'Alamut étendit également cette alliance à saint Louis, dont la piété et l'esprit de justice étaient reconnus autant en Orient qu'en Occident, et sollicita son aide pour lutter contre les Turcs qui tentaient de prendre Alamut, agissant ainsi dans l'esprit originel de la croisade et conformément aux lois de Dieu, communes aux peuples du Livre. En conséquence de quoi cette coopération entre les deux ordres mystiques guerriers d'Orient et d'Occident ne fut jamais combattue ouvertement tant que durèrent les croisades. Elle ne devint véritablement suspecte qu'une fois celles-ci terminées, l'autonomie de l'ordre à l'égard de l'autorité royale étant intolérable à Philippe le Bel, c'est pourquoi celui-ci résolut d'éliminer le Temple et d'effacer toute trace de ce qui lui avait permis d'acquérir cette autonomie. Dans ce contexte, la légende sur la "secte des assassins" servit à creuser une brèche entre l'Orient et l'Occident tandis que celle concernant "le trésor des templiers" accrédita l'idée que leurs secrets avaient trait à des richesses temporelles. Ainsi fut occultée leur collaboration, dont seuls témoignent les écrits rédigés durant les croisades par les acteurs de cette époque, en particulier
Joinville et Guillaume de Tyr, lesquels n'étaient guère favorables aux templiers et n'avaient pas connaissance de la nature des recherches qu'ils effectuèrent.Il en découle également que, contrairement à l'idée communément répandue, la stratégie adoptée par les ismaéliens d'Alamut ne peut être assimilée au principe du terrorisme selon le sens qu'a acquis ce mot aujourd'hui sur la base de la méthode utilisée par des gens désignés comme tels, méthode qui consiste à prendre en otage ou à tuer au hasard des civils innocents n'ayant aucun pouvoir de décision dans les conflits existants, le tueur n'ayant avant l'attentat aucune idée de l'identité des personnes qu'il vise ni du nombre de victimes qu'il cause.
Si cette technique est utilisée comme moyen désespéré par certains groupes en situation de dominés, elle est toutefois totalement inefficace à modifier les rapports de force dont ils souffrent et dépourvue de tout effet dissuasif sur les responsables de l'asservissement auquel ils sont réduits; elle ne fait que les discréditer dans la mesure où elle attire sur eux la réprobation; en outre elle sert de prétexte à leur oppresseurs pour les réprimer davantage.
Elle est également utilisée à des fins de manipulation par des gens qui commettent des attentats dans le but de les imputer à d'autres qu'ils désignent comme ennemis et agresseurs, ceci pour justifier ensuite une agression à leur encontre, les auteurs de l'attentat se présentant comme les victimes dans le but de réprimer ensuite ceux qu'ils accusent des crimes qu'ils commettent eux-mêmes.
En conséquence, la stratégie ismaélienne n'a strictement rien à voir dans les faits avec le terrorisme exercé de nos jours, ni dans l'esprit, ni dans les méthodes utilisées, pas plus qu'au niveau des conséquences effectives qui en résultent, c'est pourquoi toute identification entre les deux repose sur des contre vérités historiques et religieuses et est dénuée de validité et de fondement.
(1) Voir : "La grande résurrection d'Alamut" de Christian Jambet, éditions Verdier, et
"La convocation d'Alamut" de Nasiroddin Tusi, traduit par Christian Jambet, éd. Verdier.