NEUF

 

Je profitai de ne pas encore être fiché à la Banque de France pour passer les jours suivants dans des hôtels haut de gamme. Je ne me déplaçais qu'en stop, réalisant des navettes entre Cannes et Nice où je zonais de plages en librairies d'occasion. Je tirai mon dernier chèque le matin même de l'inauguration du Festival. Ayant couvert l_événement à trois reprises dans le passé, je savais exactement dans quel café se rencontraient les journalistes de la petite presse spécialisée.

Mon plan était simple : j_espérais retrouver un bon copain de La Semaine Parisienne, lui raconter mes déboires et lui demander de me servir d'avocat auprès de mon ancienne rédactrice en chef pour remonter à Paris et réintégrer l'hebdo aux frais du journal. Là-haut, j'essaierais de repartir à zéro : trouver une chambre de bonne, accumuler les piges dans plusieurs groupes de presse, revoir Cuivre et, aussi, revoir Samantha... Après toutes ces errances sudistes, la figure de Samie se dressait toujours, hiératique, telle la statue de la Liberté face à l'océan de mes amours défuntes.

J'avalais mon troisième café lorsque l'équipe de La Semaine Parisienne débarqua au grand complet : Lantrope et la rédac'chef en personne. J'attendais Grouchy et c'était Blücher !

J'avais choisi une banquette face à l'entrée. Je ne pouvais rater personne et personne ne pouvait me rater.

- Julien, c'est Julien Gras, regarde ! s'écria Lantrope comme un gardien de mirador qui braque le projecteur sur un fugitif.

- Ah, le filou !

L'alerte quinquagénaire de rédactrice fonça sur ma banquette, suivie de près par sa pigiste préférée. Elles s'assirent à mes côtés, me coinçant comme une tranche de jambon. Mon ancienne patronne se pencha sur moi pour, me semblait-il, me gifler... en fait, elle m'embrassa comme son gamin :

 

- Ah, Julien, quelle joie de te revoir ! Tu travailles pour la concurrence ? Tu aurais pu me prévenir !

- Trois bières ! cria Lantrope au serveur.

- C'est à cause de mon ancienne femme..., commençai-je.

- J'entends ça depuis que je te connais, s'esclaffa ma supérieure. Maintenant que tu es divorcé, cela devrait aller mieux ! Et tes bouquins d'horreur ?

Il était impossible d'avoir une discussion profitable avec ma rédac'chef. Elle faisait partie de ces gens, nombreux, qui ne vous laissaient jamais terminer la moindre phrase, la terminant souvent à votre place de manière erronée... et, de toute façon, elle n'écoutait pas vraiment ce que vous lui racontiez ! Finalement, à coups de plaisanteries et de fausses pistes diverses, elle finit par m'inventer un emploi du temps plausible pour ces derniers mois.

 

Je crus comprendre que j'étais provisoirement réintégré, le temps du Festival, dans l'équipe de La Semaine. je fus donc invité à partager bières et croque-madame sur la note des frais généraux. Pendant nos retrouvailles, Lantrope s'abstint de tout commentaire, me regardant d'un air curieux, arborant un sourire figé que je ne savais interpréter.

- J'ai une faim d'ogresse, l'air de la mer, sans doute ! déclara bruyamment la patronne. Je vous offre une nouvelle tournée de croque-madame ?

J'acquiesçai mais quand Lantrope me fixa avec un nouveau rictus et déclara : "Pour moi, ce sera un simple croque-monsieur...", je me suis demandé quelles étaient ses intentions exactes à mon égard.

L'après-midi se déroula en démarches diverses pour me procurer une carte accréditive, puis nous revînmes à notre bistrot-quartier général pour recharger notre organisme en théine et caféine, tout en étudiant les programmes des différentes manifestations. Evidemment, j'héritai de tous les "Un certain regard " ou " Perspectives du cinéma français ".

 

Nous avons décidé de rester ensemble lors de la cérémonie d'inauguration, et je dois avouer que cela m'a réjoui de replonger dans ce genre vain du parisianisme artistique. J'aime être pauvre au milieu des riches, boire du champagne en sachant que j'ai à peine le prix d'une bière dans mes poches, bousculer des filles et des gars célèbres, moi, Julien Gras, le roi inconnu du gore underground, le fauché, le raté, le taré, le toqué, l'éternel sacqué du destin!

 

A minuit, un peu ivres, nous nous sommes retrouvés tous les trois à l'entrée du Bunker.

- Eh bien, les enfants, je vais me coucher ! déclara notre patronne. Je suis crevée par le voyage et puis... je suis aussi un peu pompette !

Elle nous embrassa sur le front et, d'une démarche mal assurée, disparut dans la nuit cannoise.

- Tu n'as pas faim ? me demande Lantrope. Je connais un troquet qui reste ouvert jusqu'à six heures du mat.

- Et qu_est-ce qu_on peut manger dans ton troquet ?

- Des calamars grillés, du thon à la poêle... ils ont également un superbe muscat !

 

J'ai fait semblant de réfléchir, mais dans la valse des événements de la journée, on avait oublié d'envisager le problème de mon hébergement. Je n'avais guère que deux possibilités : un bout de plage ou de canapé chez Lantrope. J'ai failli jouer les hypocrites en me taisant mais, me souvenant de la franchise des rapports avec Catherine, j'ai lâché :

- Sophie, je ne sais pas où dormir... plus de fric !

Elle a éclaté de rire.

- La moquette de ma chambre est très, très moelleuse...

 

Elle a relevé d'un geste sec une mèche de cheveux blonds en arrière. Je l'ai observée de profil. Elle était nerveuse. Pourtant cette fille avait l'air de se mouvoir dans la vie comme on se déplace dans un supermarché, avec un chariot, piquant de ci de là les marchandises dont elle avait envie.

 

Nous marchions à vive allure, en comparant la nuit étoilée cannoise au ciel nocturne parisien. Nous évoquions nos premiers souvenirs de balades dans Paris. Elle me raconta qu'elle était en D.E.A. de criminologie lorsqu'elle était entrée à La Semaine. Elle avait plaqué ses études, plus tentée par le journalisme et le cinéma que la magistrature. Elle travaillait sur un scénario depuis plusieurs mois et espérait, un jour prochain, réaliser son premier film. Elle me posa quelques questions polies sur mon "neuvreu" littéraire... mais, visiblement, elle ne croyait pas beaucoup en mon avenir !

 

Nous arrivâmes enfin dans son restaurant, il s'agissait en fait d'une sorte de bodega aménagée dans un local de trois mètres sur cinq. L'air enfumé sentait l'alcool et le poisson grillé, les clients et le serveur étaient visiblement éméchés.

 

Le serveur aux cheveux longs battait des mains sur un morceau de Lavilliers que crachotait une vieille chaîne.

- Et pour le couple d'amoureux, ce sera ?

- Des gambas et des champignons à la grecque... et toi, Julien ?

- Des gambas, bonne idée ! avec des seiches grillées !

- Ok ! Et pour boire ? dit le garçon sans rien noter.

- Un blanc sec ! répondit Sophie sans me consulter.

Le type partit en gueulant la commande à un clone de Napoléon III qui s'activait autour de plaques chauffantes.

- Et maintenant si tu te mettais à table mon cher Julien...

 

Je lui racontai tout, de ma fuite de Montpellier à ... ma seconde fuite de Montpellier.

Puis Lantrope m'avoua que presque tous nos duels au Minitel étaient truqués : les semaines de " Pour et Contre ", elle passait plusieurs heures à taper son propre nom pour creuser l'écart.

 

Napoléon III, exténué, nous flanqua à la porte de son antre sur le coup de cinq heures du mat., avec un groupe de six garçons et filles.

 

Nous titubâmes jusqu'à l'hôtel, dans des allées parfumées. Sophie trébucha contre une bordure et se retint à mon cou.

 

Sa langue s'introduisit dans ma bouche comme un tentacule d'Alien. Elle me fouillait avidement. Nous nous déshabillâmes brutalement au milieu d'une pelouse. Torse nu contre torse nu, nous nous frottâmes mais... l'alcool, le manque de sentiment, de désir... je savais que je ne pourrais pas !

 

Je l'ai calmée dans ses ardeurs :

- En ce moment, je suis totalement asexué ! J'ai pris trop de coups pour pouvoir faire l'amour... par plaisir.

J'avais l'impression de dire des énormités mais ses jolis yeux bruns m'ont fixé avec naïveté.

- Je comprends, excuse-moi !

 

Nous nous sommes rhabillés en silence. En reprenant notre route, je l'ai prise dans mes bras pour bien lui montrer que son "attaque" m'avait touché. Cette fille avait besoin de tendresse et de sexe, mais je ne pouvais pas lui donner grand chose.

 

Je me suis endormi sur le canapé en me demandant bien pourquoi l'on désirait viscéralement certaines personnes et d'autres, beaucoup moins...

 

Je commençai mal ma seconde carrière à La Semaine Parisienne. Je me réveillai deux heures après le début du premier film de la sélection " Un certain regard " et, trop pressé, j'en oubliai le programme.

L'attachée de presse me donna le dossier réservé aux journalistes et je me faufilai tant bien que mal dans une petite salle de conférence. J'avais l'impression que mon cerveau avait été remplacé par une boule informe de chewing-gum et j'avais un mal fou à garder mes yeux ouverts. Je me jurais mentalement de ne plus passer de nuit blanche, de ne plus boire autant, de pratiquer un quelconque sport pour ne pas devenir un quadragénaire au souffle court, au foie cirrhosé et au teint cyanosé. Je me tournai vers mon voisin de droite, il portait un turban de fakir et tapait son article directement sur un micro-ordinateur portatif. Je regardai un moment sa longue barbe noire et ses mains fines et agiles qui dansaient sur le clavier japonais. Je me fis l'effet d'un sacré ringard avec mon bloc-notes et mon stylo noir.

 

Je venais sûrement de rater un film indien ou pakistanais car, à l'exception de trois ou quatre journalistes européens, les auditeurs avaient tous ce velouté brun de la peau.

Une longue main se posa sur mon avant-bras gauche. Je tournai prestement la tête : un de mes poursuivants à la Toyota était assis juste derrière moi ! Il me souriait d'une étrange manière. Je faillis hurler mais il me fit signe de me taire en désignant l'estrade.

A côté de l_organisateur de la manifestation se trouvait un intellectuel tamoul barbichu, encadré par trois types énormes en costume gris. Le blanc, très heureux d'être là, ne cessait de sourire et de se répandre en remerciements auprès du consul indien, des techniciens de la salle et du concierge qui avait ouvert le bâtiment aussi tôt le matin.

- Et maintenant, je laisserai la parole à monsieur Nêvakoubarane, l'auteur de ce premier et prometteur long métrage.

 

J'ai écarquillé les yeux.

Ses cheveux avaient en partie blanchis, donnant à sa tignasse une couleur bleutée, mais c'était bien mon Nêva. Je le revoyais, comme si c'était le mois dernier, dissertant sur une tentative d'analyse marxiste des problèmes indiens, en avalant des litres de thé à la menthe...

J'étais quand même abasourdi de le retrouver en ce lieu... d'autant plus que je repérai, disséminés dans la salle, tous les occupants de la Toyota. Je me rassurai en constatant que les malabars qui encadraient Nêva ressemblaient plus à des gardes-du-corps qu'à des assistants réalisateurs. Mon ancien camarade parla des problèmes ethniques et religieux que connaissait l'Inde depuis plusieurs années. Il expliqua sa conception du cinéma engagé et conclut sous les applaudissements par un appel à la tolérance généralisée. On arriva enfin à la partie réservée aux questions des membres de l_assistance. Etant peu au fait des problèmes politiques exacts auxquels il était fait référence, je sombrai peu à peu dans l'incompréhension. Mon problème principal était maintenant de faire savoir à Nêva que j'étais dans la salle ainsi qu'un bon nombre de ses contempteurs.

Je levai la main :

- Julien Gras de La Semaine Parisienne ! Monsieur Nêvakoubarane, j'ai votre valise en consigne depuis quinze ans, quand et comment comptez-vous la récupérer ?

Un silence parfait régna dans la salle puis Nêva éclata de rire, et tout le monde suivit.

 

Nous enchaînâmes tout de suite après un cocktail. Nêva se dirigea aussitôt vers moi et me passa un bras autour des épaules.

- Julien, Julien, fidèle ami ! Tu as gardé mes affaires pendant tout ce temps !

- Les quinze premières années, ce fut du gâteau, mais depuis quelques semaines, c'est devenu un acte héroïque !

 

Coïncidence ou non, il a regardé autour de nous à l'instant où mes poursuivants croisaient dans les environs, un verre de champagne à la main.

J'ai continué :

- L_endroit est bourré de types qui veulent ta peau et donc, la mienne... car ils sont persuadés que nous sommes toujours en contact !

En disant cela, je me rendais compte que notre entretien du moment allait les conforter dans leur idée. A mon étonnement, Nêva éclata de rire. Le même rire que dans notre jeunesse.

Il m'entraîna de force vers le type que j'avais blessé à la cuisse. Je fus tenté de lui résister mais, en trois pas, notre face à face se transforma en négociation tripartite.

- Je te présente Dêva Thani, officier de la police secrète indienne...

Le type s'inclina avec un sourire d'attaché culturel. Il semblait ne m'avoir jamais rencontré !

- Monsieur Julien Gras, un vieil ami que je n'avais pas revu depuis mes années d'études cinématographiques.

- Enchanté ! dit-il, en me serrant la main.

L'Indien débita ensuite dans sa langue une formule qui devait signifier : "Chapeau pour votre film, cher ami !". Nêva répondit avec la même courtoisie et nous reprîmes notre chemin.

- Il y a trois jours, ce type m'aurait abattu comme un chien, reprit Nêva sur un ton sinistre, je n'étais alors qu'un leader tamoul clandestin. A l'annonce de ma sélection pour ce festival, ils ont intensifié leurs recherches pour m'abattre et m'empêcher ainsi de témoigner... Ils ont échoué ! Maintenant que je suis devenu une petite célébrité, je deviens un symbole difficile à manier.

- Et pour peu que tu récoltes un prix, tu deviendrais intouchable !

- C'est la situation exacte ! En attendant, tu peux dormir tranquille, ils savent où me trouver... tu ne les intéresses donc plus !

 

J'ai compris en un éclair toute la saveur et la justesse de ces expressions populaires du style : " retirer une épine du pied ", " voir l'horizon s'éclaircir ", " enlever un énorme poids sur la poitrine ", " apercevoir le bout du tunnel ". Pour la première fois depuis ma fuite de Montpellier, j'ai eu la sensation qu'il n'y avait plus de gaz carbonique dans l'oxygène que j'aspirais.

J'ai griffonné sur un papier le numéro de téléphone de Doran.

- Ta valise est dans la cave d'un ami, à Paris... mais je te conseille un minimum de diplomatie parce que c'est un grand martyr de la cause tamoule.

 

Nous avons encore parlé pendant une dizaine de minutes de la difficulté à réaliser un long métrage dans la clandestinité. Lorsque je l'ai quitté, il m'a serré dans ses bras et, finalement, j'étais très ému de l'avoir revu. Un revenant de mon passé !

Je n'avais toujours pas compris s'il était indien, tamoul ou réunionnais, ou les trois à la fois, mais je comprenais que ce gars avait donné un sens à la vie. Il luttait depuis de nombreuses années pour une cause et son film en était la consécration.

Quand je suis rentré à l'hôtel, Sophie et la patronne étaient en train de prendre un brunch.

- Sophie m'a raconté toutes les péripéties de ces derniers mois, mon petit Julien. C'est incroyable !

- Eh oui, mais le dénouement est proche !

 

Je leur ai narré les événements de la matinée en grignotant un croissant.

Elles m'ont écouté en poussant des "oh !" et des "ah !" comme lors d'un feu d'artifice. Ensuite, nous nous sommes égaillés dans les différents festivals. Cela a duré sept jours à raison de six films par jour. Nous nous retrouvions au hasard des cocktails et des buffets, et en fin de soirée, pour le briefing quotidien. Avant de se coucher, on rédigeait les papiers dans un état second, les yeux gonflés par les heures de projection.

 

Je partageais la chambre avec Sophie, mais je dormais sur un lit de camp installé. A aucun moment, il n'y eut d'ambiguïté. Ni elle, ni moi, nous n'avions envie de revivre l'échec de la première nuit.

 

Deux jours avant la proclamation du palmarès, la patronne m'a donné un ordre curieux. Nous venions de déjeuner en tête-à-tête. Brusquement, elle s'est levée en jetant un billet de deux cents francs sur la table :

- Va donc à l'aéroport en taxi, j'ai fait venir une secrétaire de La Semaine pour nous aider dans la rédaction de nos articles.

- Quel vol ?

- Dix heures, dix heures trente...

Je l'ai regardée en espérant plus de renseignements mais elle était déjà partie, l'esprit ailleurs !

J'avais trois bons quarts d'heure devant moi. J'en ai profité pour me chauffer au soleil, en dégustant trois cafés bourrés de sucre.

Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 5 Chapitre 6 Chapitre 7 Chapitre 8 Chapter 9 Chapter 10 Epilogue

Or back to

Literature - Littérature

Inter-zone.org => The Western Lands / Interzone Academy / Interzone Creations