CINQ
J
Je prenais des risques insensés, frôlant la rixe à maintes reprises mais le public et mon chapeau me survoltaient. Au bout d'un certain temps, j'appris à me servir du haut-de-forme comme d'un accessoire comique. Posé sur mon coude droit, il personnalisait l'homme ou la femme d'un couple. J'en recoiffais de temps à autre ma tête de diverses manières : enfoncé jusqu'aux yeux en prenant un air débile ou incliné sur le côté du crâne avec un air goguenard... puis une forte lassitude vint et je compris qu'il me fallait arrêter. L'inspiration était passée !
Je retournai mon chapeau et, un sourire sur les lèvres, je fis la quête.
La somme des pièces jaunes et blanches devait totaliser environ quarante francs. Epuisé par mon effort nerveux et physique, je m'effondrai à la terrasse du café devant lequel j'avais effectué mon numéro. Je réinvestis une partie de mon gain dans un café serré. Un sentiment de bien-être me gagna : même si le bénéfice de l'opération était dérisoire, je venais de me prouver que j'étais capable de me surpasser dans les situations extrêmes. Mes réflexions dérapaient dans l'auto-congratulation lorsque la voix m'interpella :
- C'est facile mais très marrant !
Elle me souriait, son regard pétillant derrière des lunettes de vue rondes. Je la fixai, encore étonné par son abordage subit.
- J'avais déjà vu ce genre de numéro sur Paris, ajouta-t-elle. C'est sûrement très facile à faire... mais je trouve ça irrésistiblement drôle à chaque fois !
- C'est grâce au chapeau... sans lui, je n'aurais jamais osé... je suis écrivain !
- Vous n'avez pas la gestuelle d'un acteur ! En général, ce sont des mimes ou des comédiens qui le font pour gagner un peu d'argent... écrivain?... c'est original... surtout à Montpellier. Vous n'êtes pas un peu trop loin des maisons d'édition ?
- A Montpellier, Paris ou... Auch, on est toujours très loin des éditeurs!
Maintenant qu'elle avait réalisé le plus dur, c'est-à-dire établir la communication, la discussion roulait d'elle-même sans que nous fassions d'efforts pour l'alimenter. Les mots venaient naturellement. Elle s'appelait Catherine et préparait le CAPES d'Anglais pour être prof. Décidément, j'étais abonné aux enseignantes ! En temps normal, je ne l'aurais pas trouvée assez pulpeuse à mon goût et les lunettes chez une femme m'ont toujours gêné. Mais elle était agréable à écouter et possédait une jolie paire de jambes dorées qu'elle croisait et décroisait au gré de ses emportements. Elle m'a invité à manger dans son studio, en plein centre du vieux Monptellier.
Au milieu du repas, elle a dit :
- Mettons les choses au point tout de suite, pour ne pas gâcher le reste de la soirée... vous restez dormir ici, bien sûr ?
- Ah ?!...
J'ai été surpris mais pas plus que cela. J'avais quand même dix ans de plus qu'elle !
- Bien sûr ! j'ai souri, docile.
Cette fille était extra. Grâce à sa franchise, on a passé des heures délicieuses à discuter et boire. Vers une heure du matin, elle s'est mise nue pour prendre une douche.
- Si tu désires te doucher, tu peux venir avec moi ou attendre que j'aie fini... mais rien n'est obligatoire, tu fais exactement ce que tu veux.
J'ai pris la douche avec elle pour prendre contact avec son corps. Elle était grande, plutôt bien faite quoiqu'un peu maigre. En fait, je n'arrêtais pas de la comparer avec Samie. Mon ex-femme était petite avec un corps de violoncelle et j'adorais ça.
Catherine me plaisait bien mais, au lit, j'étais incapable de m'ériger en elle. J'ai masqué un temps le problème en la caressant et la léchant... mais elle était décidément très fine :
- Tu ne me désires pas ? Ne t'inquiète pas, nous sommes bien quand même...
Elle m'a raconté sa vie tout en s'activant sur moi. C'était agréable mais je ne bandais toujours pas. Un peu lasse sans doute, elle a remis ses lunettes pour voir l'heure. Trois heures.
Quand elle s'est retournée. De la voir avec ses verres, si douce, si compréhensive, ça m'a inexplicablement excité avec une dureté incroyable. Comme elle me tournait le dos, je j'ai prise par derrière et là, ce fut une véritable baise. Une qui fait que l'on sue, que l'on ahane, qu'on se cogne l'un l'autre, qu'on se roule des pelles fantastiques. La levrette avec une grande ne ressemble en rien à une levrette avec une petite. La petite, on se
la mangerait tellement on la couvre. Avec la grande, c'est vraiment un échafaudage à la Sade ou le serpent Kaâ qui déroule ses anneaux.
Nous nous sommes séparés à onze heures du matin après le déjeuner aux croissants, en s'interdisant mutuellement de se recontacter. Nous étions d'accord : cette simplicité de rapports ne supporterait pas l'établissement d'une liaison régulière. Le hasard nous avait réunis, c'était à lui d'organiser nos retrouvailles. En fait, je ne l'ai revue qu'une seule fois avant ma "dernière fuite"...
En la quittant, j'ai flâné dans un marché aux puces du vieux Montpellier, pas très loin de la cathédrale Saint-Roch. Cette fille m'avait redonné confiance en moi et, pour un peu, je me serais senti en grande forme. Elle m'avait réconcilié avec mes histoires amoureuses. Je repensai à Samantha et à Sonia, ma brune aux yeux bleus avec des taches de rousseur de brune. Egalement un petit format avec le corps en forme de violoncelle.
Je n'avais pas vingt ans à cette époque et Sonia me disait être une fanatique des brocantes. Personnellement, ces amas de vieux meubles en bois et en cuivre me mettaient mal à l'aise. ça me rappelait mon enfance : des visites chez des cousins à la campagne, avec des toilettes en bois pourri où logeaient une multitude de mouches bleues qui vous frôlaient les fesses. Je me sentais plus proche du vingt et unième siècle que du dix-neuvième. Je me suis néanmoins promené au milieu de ce bric-à-brac, souriant comme un bienheureux. Songeant à Sonia qui aurait adoré ça et à Samie qui, par contre, ne supportait pas ces vieilleries. Sans m'en rendre compte, je me suis retrouvé au milieu des vendeurs de timbres. La philatélie m'avait intéressé jusqu'à l'âge de quinze ans, après, j'avais laissé tomber, trouvant ce passe-temps un peu vain. J'ai feuilleté quelques albums par nostalgie, offusqué par les prix qu'atteignaient ces petits bouts de papier dérisoires. Ma grande surprise fut de constater qu'il existait également un marché de la télécarte. Le grand type qui tenait ce stand poussait le culot jusqu'à vendre 20 francs des télécartes vides que l'on pouvait acheter 40 francs, avec ses 50 unités disponibles, chez le premier buraliste venu. Mû par un sentiment de curiosité mêlée à de l'indignation, j'ai tourné quelques pages de son classeur. Très vite, je remarquai à 80 francs des télécartes vides que j'utilisais encore trois mois plus tôt sur Paris. Evidemment, je ne les avais pas gardées. Je continuais à remonter dans le temps à l'aide de ce classeur plastifié. Et les prix ne cessaient de grimper. J'en reconnus une, vendue sept cents balles - le montant de trois piges pour Florenza - et que j'avais pétée en plusieurs morceaux lors d'un enguelot téléphonique avec Samie. Je ne cessais de me traiter de tous les noms en comptant mentalement tout ce fric que j'avais abandonné sur les plaquettes des cabines lorsque je vis les plus "belles" : huit vieilles et affreuses cartes bleues ou rouges qui valaient entre trois mille et cinq mille francs pièce.
J'ai cru m'étrangler.
- Vous êtes là jusqu'à quelle heure ? ai-je articulé avec peine.
Le vendeur qui avait l'air d'un cadre sup s'encanaillant sur les marchés, m'a répondu d'un ton ironique :
- Une heure maximum, je plie l'étalage...
- Dans trois quarts d'heure, vous me revoyez !
J'ai filé vers le vélo de la mamie et j'ai pédalé comme un fou jusqu'à Laverune.
Depuis que je m'étais lancé dans la "carrière" de l'écriture, je n'avais jamais eu de chance. Personne ne m'avait présenté à un copain directeur de collection ou à un metteur en scène en quête de scénario. Aucun éditeur en mal d'auteur ne m'avait contacté pour démarrer une collection d'horreur. Pas d'organisme pour me délivrer une petite bourse de survie... Par contre, il fallait que je propose une dizaine de manuscrits avant de trouver un seul gugusse qui daigne m'accepter et me signer un chèque de quelques centaines de francs. Mon destin semblait être de progresser lentement, avec difficulté, sans l'aide matérielle d'un quelconque mécène...
Aujourd'hui, pourtant, j'étais sur le point d'aligner les trois cerises du Jackpot.
Malgré mon enthousiasme, la nuit chaude passée avec ma blonde à lunettes m'avait laissé les jambes en coton et, rapidement, je zigzaguai de fatigue sur la route. Un horrible doute m'envahit soudainement : "Ce type vendait bien des télécartes mais en achetait-il ?"
Je broyai à nouveau du noir mais cela eut l'avantage de me permettre de pédaler en oubliant mes muscles endoloris, perdu dans mes sombres pensées.
J'entrai comme un fou dans le sous-marin, négligeant pour la première fois depuis mon installation de jeter un coup d'oeil sur le répondeur. J'avalais les marches de l'escalier en colimaçon. Mes fameux cartons étaient stockés en vrac dans le coin le plus sombre de la cabine aux lits superposés. Je fis jouer l'interrupteur et me jetai à quatre pattes devant l'ensemble de mes biens terrestres. Je déplaçai un carton de livres et poussai un hurlement de terreur : un scorpion noir ! Il était à peine plus gros qu'une grosse araignée mais ce salaud ressemblait à ses copains qui jouaient dans les films américains. Il restait immobile avec sa queue dressée. Ne sachant pas de quoi il était exactement capable, je n'osai l'écraser avec mes vieilles chaussures aux semelles usagées. Alors, je lui ai fichu dans la gueule l'énorme carton de bouquins de S.F. Il a pris dessus tout le poids des grands anciens de la fantasy.
J'ai soulevé, il était écrasé, lessivé, tout ce qu'il y a de plus plat et mort. Encore un qui venait de subir le choc de la littérature anglo-saxonne. Par la suite, je me suis calmé et j'ai retourné avec précaution toutes mes affaires : les lettres, les brouillons littéraires, les articles de journaux, des trombones, des tickets de métro et de cinéma usagés et... 3 fichues télécartes bleues de 1980 : 20 unités pour 10 francs.
D'après ce que j'avais vu sur le marché, je tenais neuf mille ou dix mille balles entre les mains !
Evidemment je n'ai cessé de penser à Perrette et son pot au lait pendant tout mon trajet du retour mais quand j'ai regagné le marché aux puces. Le cadre reconverti était toujours là, commençant tout juste à remballer ses affaires. Un type sensé et patient se serait renseigné, aurait fait le tour des négociants mais l'argent me manquait, ma fille me manquait, l'espoir me manquait... et je n'étais ni sensé, ni patient de nature !
Il a regardé mes trois télécartes d'un air négligent.
- Trois mille ! a-t-il chuchoté comme si j'étais un revendeur de came.
- Donc, neuf mille ! ai-je souri.
Il a secoué la tête en émettant un petit rire à se prendre des baffes.
- Non, mille l'unité... Ce sont des "précurseurs", très durs à vendre.
J'ai cherché des yeux son classeur de tout à l'heure. Je l'ai feuilleté frénétiquement et lui ai mis la page aux antiquités bleues et rouges sous le nez.
- Là, c'est celle-là ! Vous la vendez trois mille cinq cents francs !
- Evidemment ! Un négociant achète au tiers de la cote et revend à la cote. En outre, les vôtres sont rayées.
Il a désigné une micro-éraflure que je n'avais même pas remarquée.
- Mais, putain, elles ont près de quinze ans ces foutues cartes !
- Trois mille cinq, les trois.
J'allais accepter lorsqu'un lycéen boutonneux est intervenu dans notre discussion. Il avait quatre billets de cinq cents à la main :
- Je vous en prends une, monsieur, si vous permettez !
De sa propre initiative, il a retiré une carte de ma main et il y a glissé les billets. Le négociant a ouvert la bouche pour l'injurier mais le gamin avait déjà foutu le camp en sautillant, avec la dégaine du gars qui a réalisé une super affaire.
- Allez, deux mille quatre les deux dernières, a ajouté le vendeur.
Aussi preste que le môme, il m'a piqué les cartes pour les remplacer par le nerf de la guerre.
Dix minutes plus tard, je me retrouvais seul sur les marches de la cathédrale à compter mon butin : quatre mille quatre cents ! Tout était déjà planifié : deux mille pour financer la venue de Cuivre, mille quatre pour quinze jours de gîte et mille pour vivre pendant ces mêmes quinze jours. J'étais riche ! Pour un peu, j'aurais pu être taxé de "grosse fortune".
Je suis redescendu sur Laverune à petits coups de pédale, béat. Evidemment, cela ne faisait que reporter le problème de quelques semaines mais la roue avait tourné à deux reprises sur les plans sexuel et financier. J'y voyais le signe d'un renouveau : Julien Gras remontait la pente.
J'ai savouré trente minutes de parfaite sérénité avant de me rendre compte que je me plantais une fois de plus. Ma caractéristique principale est de ne pas avoir de pif. Aucune faculté à repérer les ennuis alors qu'ils me fondent dessus à la manière d'un orage méditerranéen. Déjà, une heure avant qu'elle ne me jette mes valises sur le palier, je croyais que j'allais rester avec Samie toute ma vie.
Là, le destin malin m'a averti par l'intermédiaire du voyant rouge du répondeur.
Je chantonnais en déposant mes affaires sur la grande table de marin lorsque la voix rauque de Doran a dévidé son message d'avertissement :
- Julien, barre-toi ! Je ne sais pas trop dans quelle connerie tu es encore mouillé mais je me suis fais tabasser par des Indiens qui voulaient savoir où se cachait un certain Nêvakoubarane. Ils m'ont cogné dessus pour que je leur donne ton adresse... et crois-moi, si je l'avais sue, j'aurais parlé ! Je leur ai dit que tu étais parti dans le Sud : Toulon ou Marseille. Ce sont des fous furieux, ils vont débarquer chez toi d'un jour à l'autre ! Planque-toi et, cette fois, ne publie pas mon adresse dans Libé, connard ! Cracc-vzzz...
Libé-Nêva - la valise rouge - des Indiens ! Tout m'est revenu d'un coup. Nêva m'avait expliqué qu'il était un leader tamoul et, qu'en Inde, ça bagarrait sec entre Hindous, Musulmans, Sikhs et Tamouls. Je comprenais enfin pourquoi il avait disparu sans prendre le temps de récupérer ses affaires : il avait abandonné tous ses souvenirs parce qu'il était en cavale. Et, maintenant, j'avais une clique d'excités qui désiraient me demander des comptes. J'ai essayé de remettre de l'ordre dans cet imbroglio. Pour commencer, j'ai bigophoné à Doran. Je suis tombé sur sa compagne, très furax contre moi :
- Il est à l'hosto pour quinze jours ! Julien, tu es inconscient...
- Comment aurais-je pu prévoir ?
- C'est ce que je dis, tu es un IN-CON-SCIENT !
Cette conversation m'a rappelé des tranches de dialogue avec Samie. Parfois, je me disais qu'il n'y avait que deux modèles de femmes en circulation : les douces soumises, geignardes et ennuyeuses et les caractérielles avec un trop-plein de personnalité. Et le choix entre ces deux catégories ne me semblait pas être un véritable choix...
Bref, Doran était bien amoché mais sa vie n'était pas en danger. Sa compagne refusait néanmoins de me donner ses coordonnées parce qu'elle ne savait pas ce que j'allais encore pouvoir inventer. Je fus aussi fort aise d'apprendre que les flics parisiens me conseillaient de changer fréquemment d'adresse car les individus qui recherchaient Nêva - et moi, donc - étaient du genre "incontrôlables mais protégés politiquement !"
J'ai essayé d'imaginer comment ils pourraient me retrouver. Samie avait repris son nom de jeune fille et Cuivre, avec elle, était donc hors de danger.
En outre, Samantha se payait la liste rouge pour ne pas être enquiquinée par ses élèves !
"Merde, le téléphone !"
Mes propres coordonnées, par contre, devaient figurer sur le Minitel à J.J. Gras. Je m'inscris toujours sous ce nom pour faire américain. Pour peu qu'ils aient eu l'idée de passer en revue tous les départements français du Sud, ils possédaient déjà mon adresse et mon numéro de téléphone. Pour en avoir le coeur net, j'ai filé au bureau de poste de Laverune. Sur le répondeur, j'ai pris une voix de fausset pour changer mon message : "Vous êtes bien chez Jeanne-Juliette Gras. Je suis en vacances pour quinze jours aux Canaries mais n'hésitez pas à me laisser des mots doux après le bip sonore".
En un effort surhumain, j'ai réussi à ponctuer la dernière phrase par un superbe gloussement de dinde.
En attendant l'heure d'ouverture de la Poste, j'ai avalé un café dans un troquet minable et j'ai cogité avec une stupéfiante lucidité. Pour quitter Montpellier, il me fallait à la fois une nouvelle adresse et/ou un véhicule. Louer une voiture que je laisserais dans une agence d'un autre département constituait peut-être une bonne solution... A condition que mes poursuivants ne repèrent pas la firme de location et que je trouve vite un coin où me poser!
A quatorze heures, je me suis rué sur le bureau postal. Le verdict est tombé : sur les départements 11-13-30-31-34-66-83, il y avait une bonne centaine de Gras dont quinze à vingt Jean Gras, zéro Julien et un seul J.J. !
J'étais donc aussi facile à localiser que Basinger ou Adjani cachées derrière leurs lunettes noires à Cannes. J'ai téléphoné à l'inévitable Garridou.
- Pierrot, c'est Julien ! Il faudrait que je trouve, dans les heures qui suivent, une grosse voiture d'occase pas trop pourrie, dans les deux mille balles.
- Hé, c'est tout ?
- A la rigueur, trois mille...
Mon pote n'était pas un pote fiable mais quand on arrivait à le coincer, en général, il se débrouillait assez bien.
- Ecoute, ce que tu demandes n'est pas facile... mais si tu me donne deux heures, je passe te prendre. On ira voir un copain casseur !
- O.K, dans une heure et demie... Ciao !
J'ai quitté la poste et je me suis dirigé vers ma proprio.
Je lui ai raconté que je devais quitter son gîte de toute urgence car le journal m'expédiait en "envoyé spécial" dans l'ex-Yougoslavie. Elle a poussé un petit cri d'horreur et s'est comportée par la suite comme une mère qui passait les dernières heures avec son fils. Je me traitais mentalement de dégueulasse mais ça facilitait grandement les formalités : préavis, état des lieux et autres opérations auxquelles j'étais absolument allergique.
- J'aimais bien vos critiques dans le Languedoc !
En fait, elle voulait dire qu'elle était contente que son locataire écrive dans son journal. Mais c'était sympa de sa part.
- Ah, ne vous inquiétez pas, j'en ferai d'autres à mon retour...
Elle a hoché la tête avec les yeux humides d'émotion. Quand tout a été fini, on est allés s'asseoir sur les marches du perron, en face de la bicyclette.
- Le vélo de votre mère, il m'a été d'une grande utilité.
- Tant mieux, tant mieux...
Côte à côte, nous avions l'air de gamins fatigués d'avoir trop regardé la télé. C'est dans cette attitude que Garridou nous a trouvés. Son visage éternellement étonné cherchait désespérément une explication à tous ces événements.
- Une affaire politique... il y a des sortes de barbouzes qui me courent après ! ai-je dit en claquant la portière de la R4.
La casse se trouvait à la sortie d'Aigues-Mortes. Au début, le type qui était l'homme le plus poilu que j'aie jamais vu, n'avait pas bien compris mon problème. Il me présentait des Mercédes à quinze mille balles ou des break à dix-douze mille.
- Vous n'avez rien à TRES bas prix ? Une caisse motorisée avec quatre roues et la marche arrière !
Ca l'a rendu songeur :
- Y-a bien une Taunus automatique mais elle a raté le contrôle technique et la direction est faussée...
On a fait le tour des baraques en bois pour se retrouver devant une sorte de remise où agonisaient une 504 sans roues, une Corsa défoncée et la fameuse Taunus multicolore. Par endroits, elle était uniformément dorée, à d'autres, surtout sur le toit, elle était marron avec des plaques oranges. Les cicatrices d'un tonneau. Le dispositif d'attache des phares devait être fichu et cette vieille Ford avait l'air de loucher comme une mémé bigleuse.
- On peut l'essayer ?
Le poilu a tordu la bouche d'un air dubitatif.
- Faudra pas rouler trop vite...
Il m'a fallu dix minutes pour comprendre comment marchait une boîte automatique et le volant avait déjà, à l'arrêt, un jeu de soixante degrés. Sur la route, on avait l'impression d'être dans un véritable paquebot du bitume d'autant plus que pour rouler à peu près droit, il fallait constamment compenser par des coups de volant à droite ou à gauche. Je tenais le cap comme un capitaine au long cours tenait la barre.. Dans les virages, par contre, je retrouvais la sensation de braquage bizarre des autos-tamponneuses. Comme si les roues pouvaient tourner sur elles-mêmes. A l'arrivée, Garridou et son copain étaient livides. J'ai compris que je pouvais tenter un super coup.
- Deux mille ! ai-je dit en posant sur la plaquette de bord les quatre billets que m'avait donné le gamin, le matin même.
"Une télécarte contre une voiture !" ai-je pensé.
- Fais pas cette connerie ! a protesté Pierrot.
- Emballez, c'est pesé ! a soufflé le poilu. La carte grise est dans la boîte à gants, c'est le seul papier officiel que je peux vous fournir... mais il est authentique !
J'ai payé un dernier café à Pierrot puis je suis allé récupérer mes affaires au gîte. A la tombée de la nuit, je me suis retrouvé sur la longue ligne droite de Sète à Agde. Les valises et les cartons plombaient le coffre de la Ford. Sur le siège du passager m'attendaient un sandwich aux rillettes et un pack de Carlsberg en conserve achetés dans une station-service. J'ai roulé cinq minutes sur cette bande de goudron coincée entre la mer et l'étang puis je me suis garé sur un parking, face à la plage, un de ceux qui étaient toujours bourrés en été. J'étais seul. J'ai bouffé en regardant la mer et en descendant les six blondes. A un moment, groggy, j'ai dû basculer sur le siège en arrière pour m'endormir.
Le froid m'a réveillé vers six heures du mat. La nuit avait délivré son verdict : je ne pouvais plus, pour l'instant, demander à Cuivre de descendre... cependant, quoique sans boulot, je disposais d'une petite provision de fric et d'un logement de dépannage : la Ford !
Je pouvais aussi continuer à vendre des piges à Florenza, à la rigueur sous pseudo pour me pas attirer mes anges-gardiens. C'était une solution à envisager... J'ai mis le levier en position "marche arrière" et je me suis arraché à la contemplation de la mer d'huile. Je suis repassé en marche avant et la Taunus a littéralement bondi vers Agde. Je roulais à faible allure et, petit à petit, une idée a germé dans mon esprit malade. Je me détendais à la barre de mon bateau et la décision que j'étais en train de prendre me fouettait les sens...
J'ai quand même roulé jusqu'à Perpignan via Béziers et Narbonne, histoire de peaufiner mes plans. Je me suis garé près du canal et, après avoir avalé un hamburger et une bière, je suis entré dans un complexe cinématographique de sept salles. J'avais pris une place pour le dernier Woody Allen mais, en me rendant aux toilettes, j'ai remarqué qu'un labyrinthe de couloirs permettait d'aller d'une salle à l'autre sans repasser par la caisse.
Je sortis à minuit après avoir vu cinq des sept films à l'affiche. Pour reprendre contact avec la réalité, je me suis promené sur les quais qui longeaient le canal de Perpignan. J'aimais bien cette ville rose qui me rappelait Toulouse et Albi. L'air était chaud mais, contrairement à Montpellier, il n'y avait pas grande animation à cette heure de la nuit. La Ford était garée sur le boulevard Clémenceau. Enroulé en chien de fusil dans mon bateau Taunus, je me suis endormi à la lueur des réverbères. Un jour je reviendrai dans cette région, lors d'une nouvelle crise... mais, ce matin-là, je devais revenir sur mes pas.
Après soixante kilomètres de nationale, je me suis accordé un chocolat et un café en face de la gare de Narbonne pour parachever définitivement ma tactique. Puisque le bon sens me recommandait de me soustraire aux évènements présents, j'allais remonter dans le temps !
Pour oublier Cuivre, Samantha, Doran, le cinéma, la littérature et mes tueurs, il me suffisait de me transporter une quinzaine d'années plus tôt, avant tout ça.
Revoir les yeux bleus de Sonia !
Suite le mois prochain
Chapitre 1 Chapitre 2 Chapitre 3 Chapitre 4 Chapitre 6
Inter-zone.org => The Western Lands / Interzone Academy / Interzone Creations