José Altimiras - François Darnaudet : "Le Taxidermiste"
QUATRE
L
Enfin, un matin, le feu sacré est revenu. J'ai retravaillé ma critique de Cliffhanger déjà envoyée à La Semaine puis, dans la foulée, j'ai mis au propre mes notes concernant un premier film français intello Ombilical II, visionné à Paris, ainsi qu'un article sur Mocky que j'avais toujours en réserve. Cela m'a pris trois heures et cinq cafés mais, à midi, tout était plié.
J'ai téléphoné au Languedoc Libre en avalant mon sixième Robusta. Au bout d'un quart d'heure d'atermoiements, j'ai réussi à obtenir la secrétaire de Florenza. Son "patron" était trop occupé pour me prendre en ligne mais je n'avais qu'à passer en fin d'après-midi avec mes articles. Comme j'avais plusieurs heures devant moi, je suis allé acheter Libération et une part de paëlla. Mon assiette à un bout de la table et la machine à écrire sur le bord opposé, j'alternais les bouchées de calamars au riz avec quelques lignes à la Canon.
Marcher d'une extrémité à l'autre me permettait de réfléchir entre deux activités. J'avais décidé, ce jour, de réaliser une bonne action. J'allais passer une annonce dans Libé pour tenter de retrouver mon copain tamoul. Je voulais que ce gars-là retrouve, avec quinze ans de retard, le contenu de sa valise.
Nêva,
J'ai toujours les documents abandonnés dans ta fuite précipitée. Pour les récupérer, téléphoner au ...
Là, j'ai hésité un instant puis j'ai tapé le numéro de téléphone de Doran. Après tout, la valise rouge était dans sa cave et, de plus, je n'avais aucune envie d'évoquer le passé lointain au téléphone avec Nêva. La vie d'étudiant, c'était bel et bien terminé !
J'ai signé un nouveau chèque et glissé le tout dans une enveloppe. Ensuite j'ai terminé mon repas en me demandant ce que je pouvais bien entreprendre comme activité.
Je pris la décision d'écrire à Cuivre tous les jours ! Pour ne pas me laisser tenter par une longue sieste, j'enfourchai le vélo. Décontracté, le texte de mes piges plié en quatre dans mon vieux blouson en cuir, je pédalais en direction de la côte. La plus proche des plages s'avéra être celle de Palavas.
Sur la Méditerranée, l'hiver ressemble au printemps dans le Nord mais, finalement, peu de gens connaissent cette évidence et les touristes ne descendent pas en décembre. Je ne vis pas un être vivant (ou mort, d'ailleurs) en remontant la longue étendue de sable. Je marchais, pieds nus, tête au vent, légèrement réchauffé par un soleil qui avait gardé de bonnes forces. J'oubliai tout.
Puis vint le temps de reprendre la bicyclette pour affronter Alfred Florenza !
Je l'entendais sans le voir. Il était entouré par un groupe de cinq ou six journalistes qui passaient un mauvais quart d'heure... en fait, j'avais l'impression que le quart d'heure durait trente-neuf heures par semaine.
- Qui êtes-vous ? a-t-il fini par rugir.
- Julien Gras, pigiste cinoche ! j'ai dit, en me forçant à paraître décontracté.
Evidemment, cela ne lui a pas arraché le moindre sourire. Il a seulement pris un drôle d'air pincé, étonné de voir un individu qui ne se comportait pas comme les autres.
- Ah ! le Parisien, je vous attendais le mois dernier !... a-t-il grogné.
Il m'a pratiquement arraché les feuillets des mains. J'allais lui expliquer la démarche intellectuelle de mes trois critiques lorsqu'il a pris un feutre rouge et a annoté frénétiquement le premier article sur Cliffhanger. Apparemment, mon style ne lui convenait pas. De temps à autre, il lâchait quelques borborygmes. Il s'est calmé à la lecture des papiers suivants. Sa main avec le feutre restait suspendue en l'air mais il n'a touché à rien. Je m'attendais à la voir replonger pour biffer, griffonner. Non, elle restait en position comme un avion qui attend l'autorisation de la tour de contrôle avant d'atterrir.
- Bon, je prends "Rambo" ! Pour les autres, c'est trop parisien. Nos lecteurs se fichent pas mal de Mocky, quant au film intello, il ne sortira jamais ici...
- Ah !? Et vous le publierez quand ?
- Mercredi, pour la sortie des nouveaux films ! Vous toucherez votre chèque sous quinzaine.
Il a décollé un "post-it" et a écrit rageusement, toujours en rouge.
- Passez à la compta pour leur donner vos coordonnées et téléphonez à cette agence Havas. Ce sont eux qui organisent les projections d'avant-première pour les professionnels. Vous ne toucherez qu'aux films d'action, polars ou horreur... pour les grands films, nous avons notre critique attitré !
Il devait parler du spécialiste des trois lignes ringardes : le roi du haïku cinématographique. J'ai néanmoins acquiescé. La franchise du personnage ne me déplaisait finalement pas trop. C'était un con mais pas un salaud... au sens sartrien du terme, évidemment !
- Pas de problèmes pour votre installation ?
Pour la première fois de notre entretien, il m'a regardé dans les yeux.
- Non, ça va ! La ville est belle et j'y avais déjà vécu quelques mois...
- Bon, s'il y a un problème... Allez, revenez me voir dans quinze jours !
Il m'a tendu la main. Une pogne d'acier. Puis il s'est replongé dans son boulot. Je n'existais déjà plus. Ses collaborateurs revenaient s'agglutiner autour de lui.
Je me dirigeais vers le bureau de la comptabilité lorsqu'il m'a rappelé.
- La prochaine fois, restez sobre pour le style ! Nos lecteurs aiment la simplicité...
J'ai hoché la tête. Je suis parti.
Vingt minutes plus tard, je buvais une pression, place de la Comédie. Il avait fallu que je revienne en arrière donner trois coups contre les marches d'escalier. Ces crises de superstition me revenaient de temps à autre comme des accès de paludisme. Au début de ma nouvelle vie de célibataire lorsque j'avais quitté Cuivre et Samantha, elles avaient atteint leur paroxysme. Puis elles s'étaient estompées, c'est-à-dire que d'une bonne centaine de rites quotidiens, j'étais passé à sept ou huit. Je m'étais fait à l'idée de n'être rien, que personne ne dépendait vraiment de moi et cela avait, en partie, calmé mes angoisses.
Il paraît que nous sommes des millions d'êtres humains affligés de cette infirmité nerveuse, les troubles obsessionnels-compulsifs, T.O.C. en jargon abrégé de psychiatre. Depuis l'annonce de mon départ pour Montpellier, il y avait eu deux gris-gris sur la vis de l'ascenseur de l'avenue d'Italie, un fouettement de l'air en disant au-revoir à Cuivre. Un ou deux rites dans le TGV et, à partir de mon installation au gîte, le phénomène s'était stabilisé en moyenne à trois-quatre gris-gris par jour. Peut-être que certains incidents de parcours m'avaient échappé... j'allais quand même mieux et sans avoir jamais consulté de psy. Je m'étais soigné à coups de bouquins sur ce sujet. Déjà, cela m'avait été un énorme soulagement d'apprendre que je n'étais pas un fou en liberté mais seulement un névrosé ordinaire répertorié par le père Sigmund !
J'ai avalé une gorgée de ma bière. Avec l'auriculaire, j'ai effectué trois ronds sur le côté pour "protéger" ma fille et mon ex-femme. Je décidai de ne plus en faire un seul de toute la soirée.
Je m'enfilai coup sur coup trois autres demis et je regagnai à vélo le sous-marin. Grisé par l'alcool, je pédalais plus vite qu'un routier sprinteur dans les derniers cent mètres d'une étape. Le 0 du répondeur téléphonique m'arracha un simple soupir fataliste.
Je me suis réveillé dans le grand lit à deux places, enroulé dans un sac de couchage de la SNCF acheté la semaine d'avant dans un magasin de surplus. Inexplicablement, je pétais la forme. J'ai bu un grand bol de café bourré de sucres et je me suis attelé à une nouvelle policière. La veille, en prenant une douche chaude, juste avant de me coucher, j'avais eu une idée concernant le Minitel. J'avais laissé mijoter toute une nuit de bon sommeil et, en deux heures, j'avais pondu les six feuillets de Minitel Killer. J'ai réécrit trois fois la fin parce que la chute de ce genre de texte doit être en acier trempé. Un véritable coup de poignard au lecteur ébahi... et toujours une chute en deux temps : une première surprise qui coupe le souffle comme un crochet au foie et une contre-surprise, véritable uppercut qui vous envoie au tapis pour le compte !
J'ai écrit une bafouille explicative pour le directeur d'Hitchcock Magazine et, dans la foulée, une carte postale à Cuivre :
Mon métal précieux,
Ma première critique vient d'être acceptée, j'ai une pêche d'enfer et je viens de terminer un texte policier sur le Minitel. Il est vrai que mon logement favorise l'imagination. Tu le constateras de visu lorsque tu descendras...
Grosses Bises, je t'aime !
Bises à Madame ta mère
et mes salutations à son Bernard Tapie de pacotille.
Signé : le "father".
J'ai photocopié la nouvelle à un franc la copie. Quatre fois plus cher qu'à Paris !
J'ai collé un timbre de collection sur la carte de Cuivre et un timbre auto-collant sur l'enveloppe kraft pour "Hitchcock"... puis je suis allé faire une sieste !
En fin de soirée, je me suis accordé quelques bières sur la place de la Comédie. J'avais envie de draguer quelques petites étudiantes mais, phénomène déjà constaté à plusieurs reprises, la solitude me faisait perdre l'habitude de parler et je préférais n'aborder personne que de dire des platitudes. Donc, j'ai beaucoup bu en me demandant ce que j'allais faire le lendemain. Le gros problème de la liberté, c'est que l'on ne sait pas toujours comment utiliser à bon escient tout ce temps à notre disposition. Parfois, je me dis qu'il est plus facile d'être un esclave encravaté comme Jocelin que loup des villes comme le grand GRAS.
Il fallait que je voie quelques films en avant-première, que j'envoie une nouvelle carte à Cuivre et, accessoirement, que je trouve un moyen de réduire l'hémorragie financière... une superbe noire en jupe courte a traversé la place en diagonale, deux belles brunes, dont une qui avait les yeux bleus de Sonia, mangeaient des glaces à quelques tables de moi... des visions de pur érotisme!
J'ai terminé le verre en cours, j'ai payé et j'ai titubé jusqu'au vélo. A mi-chemin du gîte, je me suis arrêté, assommé par la fatigue et l'alcool. Je me suis allongé sur les sièges d'un abri-bus où j'ai dû sombrer quelques minutes avant de remonter sur mon destrier. Au moment où j'allais appuyer sur les pédales, j'ai aperçu un haut-de-forme noir au milieu de la route. Je l'ai ramassé, il était à peine cabossé. J'ai imaginé qu'il était tombé d'une décapotable de fêtards déguisés. Je l'ai épousseté et je m'en suis coiffé. Arrivé dans le sous-marin, je l'ai posé sur ma Canon puis je suis monté me coucher, tout habillé, dans la couchette du haut. Je fus cependant assez lucide pour constater qu'une fois de plus personne n'avait laissé de message sur mon répondeur.
Je me suis relevé à midi et demi mais, après une longue douche chaude et trois cafés, j'étais dans une forme acceptable. Je me suis activé deux bonnes heures avec le haut-de-forme sur le crâne. J'ai contacté par téléphone l'agence pour les avant-premières. Il y avait le nouveau Eastwood à 17 heures et le dernier Rohmer, le lendemain vers midi. D'après les accords passés avec Florenza, seul le premier film figurait dans mes attributions mais, pour le plaisir, je m'annonçai pour les deux. Dans la foulée, j'écrivis le prologue d'un roman d'horreur que j'intitulai Trappes Trap, pour sacrifier à la mode américaine. J'abandonnai assez vite ma tâche car, hormis le titre, je n'avais aucune idée vraiment originale. Après quelques courses chez l'épicière de Laverune qui commençait à me traiter comme un familier, j'ai acheté un stock de cartes postales pour ma correspondance des jours à venir avec Cuivre.
Cinq semaines sont passées comme cela à voir des films et écrire des cartes à mon petit bout. Le soir, je m'envoyais quelques bières avant de m'effondrer dans l'un de mes lits. Parfois, je les faisais tous les trois dans une même nuit. Dans l'intervalle, la neige tomba une journée sur Montpellier, coupant le réseau général d'électricité ; Florenza me prit un papier sur un navet de SF et m'en refusa trois autres, dont le Eastwood. Evidemment, à ce rythme-là, je dépensais beaucoup plus d'argent que je n'en gagnais. L'hiver méditerranéen, en avance de deux mois sur le calendrier, touchait à sa fin et février s'annonçait catastrophique sur le plan matériel. Un matin, pourtant, je reçus deux bonnes nouvelles coup sur coup. Le facteur qui ne m'avait apporté jusque là que des factures de téléphone et d'électricité me déposa une lettre de Paris :
Mon Julien adoré,
Nous avons finalement emménagé dans une grande maison de Palaiseau. Notre nouvelle vie serait ennuyeuse si Samantha n'avait gardé son caractère explosif. Le pauvre Jocelin semble déboussolé par ses sautes d'humeur mais il tient bon. Toujours aussi irréprochable !
A l'école je suis première en dissertation, anglais et mathématiques et dernière partout ailleurs... Maman dit que je suis ton portrait moral... elle oublie d'ajouter que physiquement je lui ressemble de plus en plus malgré nos différences de couleurs d'yeux et de cheveux !
Tu me manques. J'attends avec impatience ce billet d'avion pour Montpellier.
Je t'aime, Julien.
Ta fille.
P.S. Pour le billet, je me suis renseignée : un Paris-Montpellier via Toulouse par le train serait beaucoup plus économique et j'ai droit à une réduction à cause de mon âge toujours tendre.
Je la relisais pour la cinquième fois, béat d'admiration devant son style impeccable mais tout de même un peu anxieux en ce qui concernait le montant du billet lorsque le téléphone sonna :
- Allo, monsieur Gras ? Ici, M.B.E. d'Hitchcock...
- Ah, monsieur M.B.E., quel plaisir !
Le rédacteur en chef d'Hitchcock Magazine était le dernier gentleman en activité dans le milieu éditorial policier français. Toujours extrêmement courtois, il m'avait déjà accepté quatre textes contre un seul de refusé. Pratiquement le rendement inverse de Florenza !
- C'est au sujet de votre nouvelle, bien sûr ! Je vous la prendrai à condition que vous en changiez le titre : 3615 : Meurtre, par exemple me paraît plus convaincant que votre Minitel Killer... quant à l'assassin, il ne peut se verser un nuage de lait dans son Lapsang Souchong, au feuillet numéroté 5. Ce genre de thé ne souffre pas l'addition d'une solution lactée.
- Bien sûr, je vous fais entièrement confiance...
- Eh bien, nous voilà d'accord ! Date de parution au plus tôt dans huit mois, au plus tard dans un an, si l'éditeur ne suspend pas le titre, évidemment... et tarif inchangé à la C.S.G. près.
- Très bien.
- Continuez d'écrire, mon ami, vous êtes sur la bonne voie ! Bonne journée.
- Bonne journée, vous aussi...
Il avait déjà raccroché mais j'étais aux anges. Le succès était d'estime car le chèque de 650 francs, à la C.S.G. près, n'arriverait que... trop tard !
J'ai vécu sur cette euphorie de la matinée jusqu'en milieu de journée puis le soufflet est retombé. J'avais beau apprécier la solitude, j'étais trop souvent seul. Certains jours, je ne parlais qu'à l'épicière de Laverune. Ce qui limitait quand même la portée des échanges philosophiques, malgré tout le respect que je lui portais. Je passais parfois des journées entières à errer dans le gîte avec le haut-de-forme sur la tête... une nouvelle manie !
Conséquence de ce blues : une recrudescence d'angoisses qui multipliaient la fréquence des gris-gris. Vingt à trente fois par jour, je revenais en arrière pour donner des coups dans des marches d'escalier afin de "sauver Cuivre". Evidemment, je culpabilisais d'être à huit cents kilomètres de ma fille adorée. Fait plus étrange, il m'arrivait parfois de faire des superstitions pour protéger sa mère. Tout sentiment n'était donc pas mort !
J'ai pris le vélo de la mamie et, coiffé du haut-de-forme, j'ai pédalé jusqu'à Palavas. Puis j'ai dormi une heure sur la plage. La fraîcheur de la nuit m'a réveillé.
Je venais d'avoir une idée pour gagner de l'argent.

"Lycaons" Alex Barbier