*******************************

DEUX

 - Comment as-tu réagi quand Samie t'a appris qu'elle était enceinte ?

- Hum ! J'ai dû rester une minute sans rien répondre, à fixer un point dans le vide derrière ta mère puis j'ai prononcé une phrase qu'elle n'a pas comprise...

- C'était quoi ?

- Je lui ai dit que j'espérais qu'il ou elle aurait du charme !

- Pourquoi as-tu dit cela ?

- Parce que je me suis senti obligé d'exprimer ce que j'attendais de la naissance d'un nouvel être... et en fait, en pensant pour la première fois à ce problème, j'ai réalisé que je m'en foutais que tu sois une future artiste ou une prof ou une épicière mais qu'il était important pour moi que tu aies du charme, un mélange de beauté et d'intelligence...et puis... je n'avais peut-être rien de spécial à exprimer... j'ai peut-être sorti n'importe quoi, ce jour-là, histoire de jeter quelque chose en pâture à ta mère...

- Tu l'aurais bluffée ?

- Ouais, peut-être... mais en y repensant à cette petite phrase, je la trouve pas mal...

- Et alors, j'ai du charme ?

- Ah ça, ma vieille... tu le verras plus tard !

Elle fit la moue, déçue par ma réponse.

- Enfin, c'est quand même bien parti pour...

Elle sourit et, bougre de dieu, elle en avait du charme ! Mais elle l'apprendrait suffisamment tôt...

- Pourquoi restiez-vous ensemble ?

- Que veux-tu dire ?

- Maman est sérieuse, préoccupée, classique... et toi, tu es presque le contraire. Que te trouvait-elle ?

Cette question, je me l'étais posée un milliard de fois. J'y répondais toujours de deux manières : Samie et moi, on parlait le même langage, on ressentait les choses de la même façon et surtout - surtout - je la désirais terriblement ! Cuivre étant malgré tout une petite fille, j'ai simplifié :

- Hum, je ne sais pas trop... enfin... quand nous étions jeunes, je veux dire plus jeunes... vingt - vingt-cinq ans, je la faisais rire. Je lui racontais des mensonges plaisants !

- Je ne comprends pas. Donne-moi un exemple !

- Tu vois la pub pour Heineken qui se passe dans une brasserie ? ... c'est une vieille pub, quelque chose comme dix ans !

- Celle avec plein de types et une fille qui ressemble à un mec ?

- Oui ! A un certain moment apparaît pendant quelques secondes un gars avec la crâne rasé. La première fois que je l'ai vu, j'ai cru que c'était un acteur qui avait fait l'armée avec moi. Je l'ai dit à Samie et ça la faisait rire. Lorsqu'on voyait cette pub à l'écran, on se marrait et Samie disait : "Voilà ton copain de régiment !"

- Et alors ?

- Et alors... je ne l'ai jamais détrompée mais très vite, je me suis rendu compte que je m'étais gouré c'était pas mon copain mais comme ça la faisait rire, j'ai laissé le mythe se construire...

- Ah !

- Un jour, mes histoires ne l'ont plus fait rire et on a divorcé...

 

Le point lumineux de l'interrupteur brillait dans l'obscurité. Puis il disparut, dissimulé par la main de Cuivre. Un "Zzingll" péta dans le circuit électrique et la lumière revint !

Nous nous retrouvâmes dans ce décor de couloirs gris au béton apparent, véritable lieu clos et angoissant pour remakes d'Alien... C'était une enfilade de portes blindées rouges, vertes et bleues. Ça et là, on apercevait des traces de pieds de biche. Une seule porte n'avait jamais été forcée, celle de Samie. A l'époque où je vivais ici, je n'avais pas voulu dilapider mon maigre pécule dans une entreprise aussi dérisoire qu'un blindage de cave. La porte était d'origine, en bois, sans le moindre pouce d'acier, avec une simple serrure à double tour. Fermée, elle bringuebalait dans son logement de deux à trois bons centimètres et un spécialiste aurait pu l'ouvrir avec un cure-dents. Résultat, personne n'avait cru bon de la fracturer !

Le vieux réfrigérateur, rescapé des années en cité universitaire de Samie, dormait paisiblement, uniquement dérangé par les rats. Tel un roi des bas-fonds, il trônait au milieu d'une assemblée de cartons poussiéreux. Cinq ou six caisses regorgeaient de livres jaunes et oranges de latin-grec avec des titres aussi alléchants que Théogonie d'Hésiode ou Odes et Epodes d'Horace. Je trébuchai sur un carton plein de phares, enjoliveurs divers et feux clignotants de mon ancienne 504 qui reposait dans une casse de la banlieue sud depuis deux ans. Pourquoi diable avais-je gardé une telle collection d'ustensiles ? Il y avait également un carton contenant les livres de mathématiques et de mécanique, un autre carton de lettres, de brouillons littéraires, d'articles de journaux, de trombones, de tickets de métro usagés, de télécartes usagées, de tickets de cinéma usagés... Cette cave était un hymne aux cartons !

Régine chantait les "petits papiers", moi j'aurais pu gueuler les "petits cartons".

Et puis j'aperçus une valise rouge défoncée que j'avais complètement oubliée. Je slalomais vers elle, entre deux caisses, lorsque la lumière s'éteignit... et je me cassais la figure au milieu des...

- Je rallume ! me cria Cuivre à l'autre bout du couloir.

Dans le noir, je ne voyais plus rien et j'essayai de faire resurgir la tête du type qui m'avait confié cette valise en consigne pour quinze jours, il y avait de cela quinze ou seize ans. Il se nommait Nêva... Nêvakoubarane. Un Réunionnais d'origine tamoule, en fait il ressemblait à un Indien, mais pour les flics qui le contrôlaient fréquemment, il était finalement Français. Etudiant en cinéma à Censier !

La lumière a claqué une nouvelle fois dans la cave, à l'instant où je revoyais le visage de Nêva. Comme une apparition divine ! Pendant quelques secondes, j'ai bien cru que son image flottait sur l'écran rouge de sa valise. Il était là, devant mes yeux, avec sa barbiche d'intellectuel tamoul et son regard noir mystérieux à souhait, comme dans un bouquin de Boothby ou de Sax Rohmer.

Le cliché du sage oriental... Puis cela s'est dissipé.

- Bon ! ai-je dit, à la fois pour faire patienter Cuivre et pour me forcer à prendre une décision. Je fiche à la poubelle les affaires de la 504, j'embarque les vieilles lettres, je les relirai au soleil de Montpellier et... les bouquins de maths et la valise rouge iront chez Doran.

- Bon, je t'aide.

En fait, comme elle était trop petite, Cuivre s'est contentée de me retenir les portes de l'ascenseur en appuyant en continu sur le bouton d'appel. Après avoir jeté les pièces de rechange dans la poubelle géante de l'immeuble, j'ai carré la valise de Nêva et le carton de mes écrits oubliés au fond du bastringue de chez Otis. Cuivre m'a regardé, hilare !

- On y va, papa !

- Go ! dis-je, enthousiaste, en effectuant un de ces gris-gris sur la vis qui irritaient tant Samantha.

Deux étages plus haut, nous bousculâmes une vieille rombière qui s'égosillait en disant que c'était un scandale de bloquer un ascenseur dans un immeuble de cette classe mais quand elle voyait qui en était le responsable, elle ne s'étonnait plus de rien... Elle était vieille mais apparemment le coeur, les poumons et les cordes vocales étaient en bonne santé!

La Supercinq de Doran était garée en double file, les feux de détresse clignotaient de plus en plus lentement depuis une demi-heure. Le coffre contenait déjà mes affaires du Panthéon : un sac Adidas avec ma garde-robe complète, le répondeur téléphonique dans une poche Fnac, ma machine électronique portable et une caisse de mes bouquins préférés de SF et d'horreur. Tout est rentré finalement, en forçant un peu sur les cartons.

Je me suis retourné vers Cuivre :

- Bon, ma fille, dans les westerns c'est à ce moment-là que le héros embrasse l'héroïne avant d'enfourcher son cheval...

- Et quand tu reviendras, tu seras riche et célèbre ?

J'ai réfléchi en posant un coude sur le capot de la Supercinq et en prenant un air inspiré.

- Riche de nouvelles pensées philosophiques... oui, sûrement ! Célèbre, sans aucun doute, auprès de mille lecteurs fanatiques d'horreur...

Elle a ri avec une tonalité cristalline. Puis nous nous sommes penchés l'un vers l'autre. Une fois de plus, elle m'a fait le coup du baiser sur le bout des lèvres... Un de ces jours, je le lui interdirai !

Je suis resté au volant du bolide de Doran, le temps de la voir remonter dans l'ascenseur. Une meute de connards m'a klaxonné mais je les ai ignorés. Il était quand même plus important de saluer ma fille jusqu'à ce que les portes coulissantes l'arrachent à ma vue plutôt que de faciliter l'écoulement de l'avenue d'Italie.

 

Doran était perchiste de cinéma... lui, il disait "perchman" ! Nous nous étions connu en terminale C, à Bordeaux. Depuis, nous avions suivi des chemins chaotiques mais, finalement, pas très éloignés l'un de l'autre. A la fin des classes préparatoires scientifiques, les fameuses "Maths Spé", il avait dérogé à notre stupide code d'honneur en intégrant une banale école normale d'instituteurs tandis que j'étais admis dans une école d'ingénieurs sur Montpellier. A la surprise générale de mon entourage, je démissionnai de cette école au bout d'un an pour continuer en fac de maths sur Paris. Quatre ans plus tard, je m'escrimais sur une thèse de Mécanique que je ne devais jamais achever lorsque je revis Doran dans un restaurant universitaire du douzième arrondissement. Une barbe lui avait poussé, quelques cheveux étaient restés sur les bords de la Garonne et... il était devenu étudiant à l'IDHEC, la "grande" école du cinéma. A cette époque, j'ouvrais de moins en moins mes livres de science au profit de mes cahiers d'écriture...

Alors nous nous reconnûmes, nous étions bien deux anciens espoirs de la Nation passés à l'ennemi, chez les raconteurs d'histoires !

C'était également le moment de mon euphorie financière où je cumulais une bourse de recherches avec des activités de pigiste dans la presse technique et scientifique. Doran lui, était dans la dèche la plus totale, l'IDHEC interdisant à ses élèves de travailler dans le milieu cinématographique pendant leur scolarité. Il lui arrivait donc de faire du porte à porte pour vendre des peintures sur tissu. Tour à tour, il se faisait passer pour un ancien détenu, pour un étudiant des Beaux-Arts ou un chômeur en mal de reconversion. Pendant ce temps, j'étais bien au chaud, derrière ma machine à écrire, à taper des articles sur les mérites du Polyvinyle de Chlorure ou sur l'avenir du béton précontraint en Nouvelle-Calédonie...

Un jour, je me souviens, le rédacteur en chef du Moniteur m'envoya par la poste un paquet de cent brochures publicitaires à résumer en dix lignes chacune. Peu de journalistes peuvent se vanter d'avoir été critiques de robinets pour douches... Nous, si !

Débordé de travail et quelque peu écoeuré par l'ineptie de cette tâche, j'avais sous-traité la plupart des pubs à Doran. Doran était, à cette occasion, devenu le premier nègre de la littérature de salle de bains - encore plus fort que celle de gare - performance que le Reader's digest tarde d'ailleurs à enregistrer.

En véritable Paul Douche Sulitzeur du mitigeur chromé, je me contentais de réécrire superficiellement ses textes et de les taper. Doran était mon Loup Doran !

Aujourd'hui Doran n'écrit plus, il fait du lard dans le cinéma. C'est fou ce qu'un technicien de cinoche est bien payé !

De temps à autre, il a bien des velléités d'écriture pour un projet de scénario... des envies, par bouffées, de réaliser un court ou un moyen métrage mais, en général, le soufflet retombe après quelques jours. Il reprend sa perche, gagne en cinq semaines ce que je gagne en un semestre à La Semaine Parisienne, se met au chomdu, part un mois en vacances avec sa nana du moment à l'autre bout de la Terre et le temps passe, sans coup férir, agrémenté de bons moments et... sûrement que Doran ne sera jamais réalisateur. Mais pas besoin d'être réalisateur pour être heureux !

Je stationnai la Supercinq près du Sernam de la Gare de Lyon et j'en déchargeai les affaires à l'exception de la valise rouge de Nêva et des bouquins de maths qui devaient atterrir dans la cave de Doran.

Après avoir payé le Sernam et mon billet de T.G.V., il me restait exactement cinq mille balles sur mon C.C.P. De quoi survivre pendant un mois... peut-être deux.

Comme je quittais Paris sans prévenir personne, je ne toucherais sûrement jamais mon dernier chèque de La Semaine. Je n'avais aucune envie d'entendre les sermons raisonneurs de ma chère rédactrice en chef, préférant lui abandonner ses derniers huit cents francs. Je m'offrais aussi le luxe de ne jamais savoir qui avait gagné de Lantrope ou de moi avec la critique du dernier Rambo !

Le soir même, en guise d'adieu, nous nous bourrâmes la gueule avec Doran et sa nana.

 

Chapitre 1 Chapitre 3 Chapitre 4

*****************************************

Back to

Literature - Littérature

Inter-zone.org => The Western Lands / Interzone Academy / Interzone Creations