DIX

 

 

Deux secrétaires sévissaient au sein de La Semaine Parisienne. La première, Claudie, était une brune longiligne et glaciale qui tapait très mal à la machine mais était une as du téléphone. Elle pouvait vous obtenir un rendez-vous avec n'importe quelle star du cinéma en moins d'un quart d'heure.

J'avais commis la grosse ânerie de coucher avec la seconde, Muriel, une métisse férue d'astrologie et complètement hystérique. Après notre rupture, elle avait fait deux fausses tentatives de suicide dans les locaux de l'hebdo. Je n'étais pas vraiment le genre de type qui arrivait à séparer la vie professionnelle de sa vie privée.

 

J'attendais, espérant plutôt l'arrivée de Claudie ou d'une intérimaire que celle de Muriel. Si j'avais été fumeur, j'aurais grillé une cigarette. Au lieu de cela, je suis allé boire un nouveau café au comptoir du bar. J'ai discuté du temps qu'il faisait avec le serveur et, évidemment, peu motivé par ma mission, je suis revenu au tourniquet des bagages avec une dizaine de minutes de retard...

Elle était seule à m'attendre, triturant la poignée de son gros sac de voyage. Son regard noir était serein. On lui avait sûrement dit que je viendrais et sa confiance en moi était inébranlable. Je me suis arrêté net, me disant que Sophie et ma patronne étaient deux sacrées nanas :

- Julien, Julien !

Je n'arrivais pas à bouger. Elle est accourue comme une héroïne de Lelouch. Il me semblait la voir progresser au ralenti, son visage s'illuminant de plus en plus. Elle a sauté dans mes bras et m'a embrassé dans le cou.

- Cuivre, ma Cuivre... que tu as grandi ma fille !

Cela ne faisait guère que huit ou neuf mois que j'avais quitté Paris mais... putain, que ça change vite un gosse ! J'avais l'impression d'avoir gaspillé tous ces instants passés loin d'elle. Nous nous sommes embrassés comme des fous puis, main dans la main, nous avons traversé l'aéroport sans dire un mot.

Dans le taxi, elle m'a dit :

- Tu en as mis du temps avant de me faire venir !

J'ai rien répondu, ne sachant trop comment ma patronne avait négocié ce voyage avec Samantha. Je me doutais bien qu'il devait y avoir, sous-jacente, une histoire de notes de frais sur le compte de notre hebdo mais je me suis refusé à regarder de trop près ce miracle. Nous sommes passés à l'hôtel où Sophie s'accordait un thé entre deux séances du festival.

Je l'ai embrassée derrière l'oreille en lui marmonnant un remerciement.

- Je partagerai la chambre avec la patronne jusqu'à la fin des hostilités. Tu gardes la mienne pour toi et ta fille.

- Je ne pourrai jamais vous...

- Attention, profitez bien de ces deux jours, car Cuivre doit remonter avec nous à Paris. Condition sine qua non pour décider ton ex. ! Et la parole de notre boss, c'est du platine pur.

- Pas de problème, je ne suis pas un kidnappeur...

- Ah oui, tu es dispensé de films pendant tout le séjour !, planqué !

Ces deux femmes étaient merveilleuses avec leur vieux Julien. J'ai regardé Sophie en me demandant bien pourquoi je ne pouvais tomber amoureux d'une telle fille. Elle était mignonne, intelligente, avait les mêmes passions que moi : littérature et cinéma. Elle me désirait et pourtant, rien... Je n'éprouvais qu'une intense admiration, de la tendresse aussi.

 

Cuivre et moi, nous lui avons fait une bise sur le front puis nous sommes allés nous perdre dans les allées de palmiers de Cannes. Je me gardai bien de détailler ouvertement ma fille car je me souvenais qu'à cet âge on est toujours un peu parano, mais je voyais bien qu'elle avait changé physiquement et moralement.

- Tu as vraiment fait tout ce que tu m'écrivais ? elle a dit.

 

A son ton, je comprenais qu'elle lisait aussi clair en moi que sa mère. Mes deux femmes m'avaient parfaitement percé à jour...

- Tu veux tout savoir ? Tu en as l'envie et la patience ?

Elle a hoché la tête en me prenant la main. Là, j'ai tout déballé de nouveau, comme je l'avais fait quelques soirs auparavant avec Sophie. L'épisode du haut-de-forme l'a fait rire. Elle est demeurée silencieuse et boudeuse lors de l'intermède Catherine. Elle s'est enthousiasmée pour l'histoire des télécartes. Elle a frémi lors de l'apparition des Indiens, a bâillé pendant la virée chez Sonia et elle est presque tombée amoureuse du personnage de Davrel. Deux heures plus tard, j'ai achevé mes péripéties devant deux chocolats chauds dans un bar en bord de mer.

- Je crois que je suis toujours amoureux de ta mère... ai-je lâché, sans trop comprendre ce que je disais.

Elle a soupiré :

- Elle non plus ne t'a pas oublié ! Elle ne me le dit jamais directement cependant, à sa manière de dire du mal de toi...

Je l'écoutais attentivement comme si je buvais les paroles d'un vieux sage millénaire.

- Vous vous êtes, une nouvelle fois de plus, ratés.

- Tu peux préciser ?...

- Elle m'avait fait promettre de ne pas t'en parler...

- Quoi ? Vas-y !

- Eh bien...

- Allez, c'est important !

- Elle est enceinte de trois mois de Joss !

- Ah !

J'ai bu mon chocolat en silence puis j'ai commandé un café. Cuivre s'est penchée par-dessus la table pour m'embrasser. Les heures suivantes, nous nous sommes promenés en commentant la beauté du paysage. A la sortie de la ville, un vieux cinéma, hors du temps et du festival, passait un classique du film d'horreur avec Vincent Price. Nous sommes entrés dans la salle noire pour oublier les horreurs du grand jour.

 

Les deux jours ont passé affreusement vite mais j'ai découvert que ma fille devenait insensiblement une confidente et une amie, la seule amie femme que j'aie jamais eue. Les circonstances nous séparaient, pour quelque temps encore, de huit cents kilomètres mais je la sentais, dorénavant, extraordinairement proche de moi. Le jour du départ, j'ai raccompagné ces trois femmes à l'aéroport. Au moment des embrassades, alors que l'émotion atteignait son apogée ma patronne a dit sur un ton autoritaire :

- Mon petit Julien, la comptable de l'hebdo m'a faxé le montant de ton chèque : les piges de Cannes et ton fichu Cliffhanger. Voilà ! Le compte est bon que cela te plaise ou non...

Elle m'a fourré dans les mains un chèque de trois mille balles. J'ai ouvert la bouche :

- Mais...

- Tais-toi, mon petit Julien ! Tu n'as jamais rien compris aux femmes et à l'argent !

Elle a entraîné Cuivre et Sophie vers le couloir d'embarquement comme un chien de berger rameute ses moutons.

Un baiser de loin des trois femmes et je me suis retrouvé seul, dans le grand hall grouillant de monde.

 

 

EPILOGUE

 

" L'empailleur de ces dames " est paru à l'automne chez Dupneu, en même temps que ma nouvelle policière dans Hitchcock Magazine. Le roman s'est vendu à plus de cinq mille exemplaires, ce qui a ravi Davrel et Dupneu. Cette double sortie m'a rapporté un peu d'argent avec lequel j'ai financé un autre séjour de Cuivre sur la côte. A en croire certains articles, je commence à faire partie des auteurs français d'horreur qui vont compter... c'est à dire qu'un de ces jours, dix ou quinze mille allumés m'idolâtreront !

 

J'ai trente-sept ans depuis le mois de juin et je n'ai vraiment plus l'impression d'être un espoir dans quelque domaine que ce soit. Grâce à Lantrope, je vends une pige par mois à La Semaine Parisienne : une nouvelle rubrique littéraire sur les polars et les SF récents. J'ai daigné me souvenir que j'étais maître en maths et je donne dix heures de cours hebdomadaires dans une boîte privée, à des gamins qui ont l'âge de Cuivre mais pas du tout la même mentalité.

 

Durant la semaine, je mène une vie très rangée dans mon studio à la sortie d'Hyères, sur la route de Toulon. Financièrement, c'est l'euphorie, j'atteins presque le SMIC mensuel. Je sors de temps en temps au cinéma avec une collègue prof de dessin, elle dit " Arts plastiques ". Il nous est arrivé de faire l'amour. Le samedi soir, J'emporte un pack de Carlsberg et des saucisses sur le porte-bagages de mon vélo - oui, j'ai un vélo bien à moi - et je roule jusqu'à la presqu'île de Gien. Et là, dans une usine abandonnée, je fais griller les saucisses à l'abri du mistral. Quand j'ai terminé mes bières, j'arpente la presqu'île en gueulant les noms de Cuivre, de Samie, de Sonia, de Catherine, de Sophie et des autres femmes plus mineures de ma vie.

 

Côté TOC, ça va mieux la plupart du temps, mais lorsque je suis fatigué, des vagues de gris-gris me submergent. Avec l'âge, cette névrose obsessionnelle s'apparente plus au paludisme qui va et revient qu'à une névrose permanente.

 

Où en suis-je exactement avec l'écriture ?

Après mes trois romans d'horreur, j'ai envie de souffler. Je tape quelques nouvelles policières ou fantastiques sur le traitement de textes que je me suis acheté lors de soldes chez Darty et j'attends ...

 

Des phrases et des anecdotes prennent place petit à petit dans ma tête et quelque chose est en train de naître : un nouveau style mais avec une construction inspirée du roman noir. Sauf qu'il n'y aura pas grand chose de policier ou d'horrifique dans ce bouquin. Des titres me trottent à l'esprit : "Disjonctage", "L'homme-TOC" , "Le Montpellier blues"...ou, récemment "Sud-Express"...

 

J'ai une certitude : dès que j'aurai le bon titre, je serai prêt à affronter le marathon de l'écriture. Et, pour peu qu'il plaise à Cuivre, ce putain de livre justifiera tous les choix précédents de ma putain de vie !

 

FIN

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