Morgan Landuré

ledocfolam@yahoo.fr

 

Notes concernant la mise en scène

 Lieu : Une fidèle représentation du vide.

Date : Temps figé.

Décors : Nu, aucun ornement, tenture, accessoire, aucune falsification d'une réalité objective. A perte de vue, des amoncellements de rien. Toutefois, le personnage principal de la pièce, Joseph, se tient assis sur une forme massive. (Tronc d'arbre calciné, pierre, malle, etc...)

Personnages :

- Joseph, aveugle.

- Le public.

Costumes : Une ruine magnifique, abandonnée, drapée de dignité. Un degré de décomposition absolue du textile. Certaines parties du tissu semblent être, avec l'usure du temps, greffées à même la peau.

La musique : Elle tient une place essentielle. Composée de différentes strates vocales et sonorités du quotidien. (Conversations, murmures, confidences, chuchotements, rires étouffés, soupirs suggestifs...)

La bande-son sera diffusée en continue et retransmise par un système d'enceintes dispersées et dissimulées dans la salle et sur la scène. (Au dessus, en dessous du public, autour de la scène, dans les sièges de la salle...)

 

La pièce commence dans l'obscurité. Un long silence. La musique à peine perceptible apparaît, sinueuse, enveloppant l'espace. Puis la lumière s'éveille lentement. Et avec elle Joseph réapprend à vivre. Ses mouvements sont lents, difficiles, mécanique corporelle rouillée. D'abord un doigt, puis l'autre et fina- lement la main se détache. Le visage, à chaque mouvement de vie arraché à l'unité temps figé, se crispe d'une expression douloureuse. La figure s'anime dans un effort ultime. La bouche se tord, les lèvres desséchées se séparent et la voix apparaît. Ce ne sont d'abord que gémissements, halètements, plaintes sourdes, sons rauques, les mots inintelligibles se construisent peu à peu.

La fin de la pièce achève le cycle. Joseph, lentement, va s'éteindre. Les mots deviendront difficilement compréhensibles pour n'être que murmures, ruissellements d'eau. Le personnage se fige à jamais.

 

 

JOSEPH

 

ACTE II de TABULA RASA

 

SCENE INACHEVEE.

 

Souviens-toi...

Je suis celui qui sait.

Je suis celui, qui des origines du monde jusqu'au jugement dernier, connaît la destinée de chaque

homme. Je suis cette aride immensité de poussière de cendres, né avec ce corps truqué, tourmenté comme la lande.

Né de l'anéantissement de l'être.

Je suis celui que tu as toujours voulu que je sois. Un torrent de boue charriant les excréments des fosses fertiles. " Le témoin fidèle, le premier-né des morts. "

Le temps a passé, depuis... (Un temps.)

Que me reste-t-il alors? Peu de choses en vérité. Des souvenirs noyés d'incertitudes.

Maintenant, je porte en moi les blessures flétries des saisons sèches. Traces imperceptibles...

Et, dans l'indifférence des bourdonnements d'insectes, parmi ces immondices craquelés, frénétiquement je fouille, mes mains creusant la glaise sèche et le limon mélangés. Morceaux de terre

friable qui se désagrègent.

Là, dans le creux des mains offertes. Cicatrices meurtries... Ouvertes... Béantes...

(Un temps, long.)...

Vois!

Vois ces mains burinées, tannées, morcelées en frontières indécises, ces mains brûlées d'avoir trop étreint la poussière de ce désert en siècles de sécheresse!

Vois! Bien avant que l'homme ne vienne fouler de son pas incertain les vastes mondes qu'il dévasta. Bien avant les saisons, les armées de forêts en marche, transpercées d'humidité dans la moiteur des automnes languissants. Les oiseaux, le chant des cétacés dans le silence des mers de sel. Ces mains forgèrent ce monde-ci, éthéré, sans limite, sans frontière, balayé du souffle glacé de ces vents chargés des cendres de mon expiation... (Un temps.)

Et voici que je porte cette éternité comme on porte un lourd fardeau!

Un désir d'éternité si cher aux êtres humains!

Et il me faudrait commencer un nouveau chapitre, conter une nouvelle histoire.

Mon histoire... (Un temps.)

J'ai toujours repoussé cette éventualité.

Ne sachant trop que faire d'autre. Le silence comme unique salut.

Croyant que rien d'autre ne pourrait et ne saurait m'émouvoir.

Que rien d'autre ne pourrait transpercer la membrane translucide qui me fut échu...

Or, voilà que j'éprouve, moi aussi... De la compassion...

Et ma vue se trouble, se voilant de remords et de honte.

La douce inquiétude qui gronde, là au creux. Dans les canalisations souterraines saturées de came-nova. La merde siphomycète hérissée de poils et de sperme. Aux frondaisons des édifices en ruines. Brasiers ardents où se consument les cathédrales industrielles. Là au creux, le nid de serpents qui s'agitent et ondulent. Quêtant le fiel. Attendant le dernier instant, prêt à mordre. A frapper au front! Là au creux, le foetus aux yeux globes-noirs insondables réclamant une goutte de mon poison... (Un temps.)

Et il me fallut empêcher ce cri de sortir. Apaiser ce chuchotement d'eau. L'étouffer comme Bowels le fit avant moi. Un râle agonisant au fond de la gorge. Un râle qui disparaît dans les viscosités de l'âme. Dans l'immensité froide de mes sens assoupis...(Un temps, long.)

 

Quelque chose doit se produire.

Quelque chose doit avoir lieu.

Hélas je ne sais quoi. Je ne sais qui. Comme si une obscure entité allait se manifester. Or, ici il n'y a que moi. Et lui. L'être de chairs mortes Bowels. Qu'attendre d'autre. Seuls les éléments m'accompagnent dans mes divagations. Dans cette aurore mécanique où nous nous élevâmes dans l'indifférence des êtres. Ne pouvais-je prévoir que tout cela prendrait fin? Le corps en suspension entre les strates carbonifères. Les oscillations déviantes. Ce ne furent que pleurs et abandons. Rancoeurs nées dans la tourmente des silences incertains, quand pénétraient les soupirs des corps nocturnes. La bête, fatiguée d'être comme lui. Devant l'expectative de l'échec.

Ne sachant trop que faire. N'ayant aucune issue par laquelle je pourrais m'insinuer pour mieux me résoudre à l'anéantissement.

Le silence.

Voilà un état d'esprit qui me convient bien.

Le silence et la passivité. Finalement, peut être eut il raison.

"Autant rester là à attendre que cela s'arrête."

(Un temps, long.)

Cela ne se peut pas!

Cela ne saurait être!

Et au cœur de mes entrailles, je dois taire le gargouillis affreux de mes futiles craintes. Le doute. Ce vice insupportable et tellement tentant! Devrais-je encore me plier aux exigences de mes pairs? Me voiler la face et me terrer, attendant stupidement que le destin seul décide de l'arrêt définitif de cette longue déchéance qui lentement a engrangé le processus de désagrégation mentale. Mon corps physique peut en supporter l'absence. Mon esprit tend, de chacune des cavités névralgiques gonflées de ce doute, vers l'aliénation du moi... (Un temps.)

Qu'attendre d'autre. Rien. Je le sais. Depuis le premier cercle, je le savais. Et pourtant je feins l'indifférence. Pauvre idiot! Les signes, prémices de ce lamentable dénouement où maintenant je me morfonds et me lamente, les signes étaient visibles. Oh, certes ce ne furent au début que quelques traces à peines perceptibles. Mais ils étaient là. Je pouvais les ressentir. Palper leurs excroissances...(Un temps, long.)

Regarde-moi!

Jadis , je fus de ceux qui eurent une existence où le mépris, sentiment sublime, était celui qui régissait chaque cœur d'homme. Avec son cortège d'intolérances cachées, feintes d'illusions, maquillées d'hypocrisie. Mornes marionnettes, d'une tristesse peinte comme ces masques de théâtre sur les pavés de l'impasse, crucifiés. Et sous l'écorce de peau, le craquement imper- ceptible des branches entremêlées. Je fus de la race de ces nations moribondes qui engendre le péché, qui avilie l'individu, unique et inéluctable issue...(Un temps.)

Je fus maître de toutes choses. Et me voici tel un dépossédé, maître de rien!

Chaos à l'abandon, rampant comme un insecte misérable! Sombrant peu à peu dans l'oubli...

Effacé de la mémoire des hommes...(Un temps.)

Seul dans ma nuit. Seul et abîmé. Le corps rongé par les affres éclatant de l'astre.

Or, rien ne fut comme ce que j'avais prévu.

Il ne voulut rien savoir, préférant la mort à l'errance. La mort au pardon!

Que n'ai-je encore à raconter. Rien que tu ne saches déjà!

 

Alors, pourquoi se taire? Que pourrais-je encore attendre? Faut-il donc se résigner à rester maître de ce royaume désertique qui me rejette! Ma maladie restera ma pénitence!(Un temps.)...

Mais je te connais! "Je sais que tu passes pour être vivant, et tu es mort !" Et tu voudrais m'absoudre avec tes sortilèges pharmaceutiques pour mieux me digérer. Me dissoudre dans l'évanescence d'une injection bleue-seringue en boursouflure cotonneuse! Assis dans l'ombre tu glousses et pouffes de ton rire nasillard, te délectant du pitoyable spectacle! Te complaisant dans de cyniques ergoteries! Ne suis-je pas assez misérable pour que tu ne m'accordes ton pardon!

Honte!

Honte! Honte à toi et à ton espèce!

(Accablé, baisse la tête. Un temps. Puis reprenant, un sourire se dessinant aux commissures des lèvres.)

Pourtant, en toi je sens naître cette incertitude comme une longue litanie, enveloppant ton âme.

Le corps suppurant par tous ses pores de cette substance saline, moite et incertaine dont l'odeur me remplit de dégoût!

Approche...(Un temps.) Approche !!

Encore... Plus près... Beaucoup plus près...

Voilà.

Que je sente le souffle de ta respiration contre mon visage. Et ainsi percevoir cette odeur d'homme moisie, d'organisme en décomposition.

Là...

Ecoute-moi... Juste un instant...

Ecoute-moi... Et prends pitié.

Ecoute le dernier cri d'un condamné qui jette ici à tes pieds ce qu'il fut.

Un monstre de vice et d'abondance existant au travers de l'être.

Un ange déchu.

Un damné. (Un temps. Profonde respiration altérée.)

J'ai traversé des mers en siècle de sécheresse, seul, drapé de la honte des hommes et me nourrissant de leurs souffrances. En quête de repos. Je n'aurais pas dû, peut être... Je n'aurais pas su de toutes façons. Et cela ne fut pas comme je l'avais désiré. Pourtant je suis descendu au tombeau avec ce passé pesant comme un fardeau chargé d'abondance. Chargé du vice de ces peuples-rois, porté aux nues par les caresses de la peste. Des corps décomposés. Des cris d'enfants. Des mots. Des meurtres de mots. Des êtres impassibles devant des croix enflammées, haïssant la vie jusqu'à craindre la mort. Des frêles visages aux orbites creuses. Des hommes, des monceaux d'hommes. Regards vides. Bouches ouvertes. Des mouches s'affairent aux net- toyage. Garnissant la chair d'embryons de vie. Je te dis cela puisque je les ai vus moi, ces hommes-mouches aux reflets d'acier, grassement nourris de néant, s'acharnant inlassablement contre l'appétissante et substantielle charogne. Tournant et tournant encore par milliers au dessus de l'humus humain. Leurs élytres déployées, bavardes, vrombissantes, cherchant déses- pérément à être entendues. Afin que je comprenne le sens de leurs bourdonnements. Que je les reconnaissent... Un chant de marche jeté par de confus régiments d'infanterie pétris dans la terre de craie, glacé à mort et tourbillonnant sur la face externe de l'au-delà en attendant leur définitif engloutissement. Ames des hommes lacérés, desséchés, écartelés, me conviant à


me joindre à elles, à rester en leur compagnie jusqu'à la fin des temps. Jusqu'à la redoutable Grande Nuit Terminale où la terre deviendra un noir brasier...

J'ai bâti ce monde comme les hommes ont bâti leurs métropoles industrielles. Avec arrogance. Pour sceller dans la pierre et l'acier l'illusion éternelle de la prétendue supériorité de leur race évoluée. Or leur race n'est pas de ce monde-ci. Elle demeure à jamais apatride...

J'ai porté la désolation comme on porte un enfant en son sein. Je l'ai nourrie de la crainte et de l'ignorance des hommes. Je l'ai déposée, tendre enfant, à la porte de chaque foyer la nuit comme on dépose à la lie le manteau de l'infamie. Afin qu'il y répande malheur et mort. Je fus ravi en esprit au jour où, comme au début, les hommes vinrent pour naître. Ils remontèrent la rivière, sortirent de l'eau noire et s'avancèrent pour piller les choses, violer les mots, dénaturer les paroles, détruire et tuer. Les premiers et les derniers des vivants. Afin de les dresser face à ce qu'ils sont, les yeux ouverts sur les cadavres et les rafles, " je fus moi-même la guerre." La guerre dans son entière banalité, qu'elle fut Auschwitz ou Hiroshima. Car c'est ainsi. Ton existence est un massacre perpétuel, le signe sanglant qui marque à jamais l'histoire de ton peuple...(Un temps.)

Les tombeaux de ceux, qui osèrent dans la moiteur des forêts sexuelles provoquer la naissance de celui qui des origines, je les ai violés, détruis et dévastés. J'ai exposé au soleil ces ossements et les ai emportés vers l'Assyrie. Dans la lumière blanche éclatante, j'imposais à ces corps diaphanes de trépassés la Loi de ce monde. Ma Loi. Les privant à jamais de libation et de repos. Ceux-là n'eurent qu'une existence effacée. Rien que des traces de pas, contours imprécis, in- crustés dans la strate. Alors, la mémoire s'exerce. Tente de reconstruire les édifices oubliés. Les vestiges du mensonge humain. Les ruines des civilisations disparues. Et par tout ce qui vit et respire, des micro-organismes issus de ces vestiges. Ne subsistent que des fragments d'une conscience qui se désagrège, conscience moribonde. La lente décomposition inexorable. La soif inextinguible du rien. Du néant absolu! Et comme je les ai aimés moi, ces enfants d'incertitudes dans la lumière pâlissante des matins calmes et brumeux! Ces cours des Miracles dépouillés de leurs parures, de leurs pleurs d'abandon! Hélas, aucun lieu sur cette terre misérable capable de m'absoudre et de me chier tout entier! Mais toi, ma douce et fidèle amante, me pardonneras tu un jour mes infidélités de pauvre erre qui dans sa plus troublante considération accepta les privations de tant de caresses...

La saison des pluies est passée et je ne puis m'y résoudre. J'attends que vienne l'instant exquis, indicible, où je m'allongerai dans le lit limoneux d'une rivière, me couvrant de boue et d'excréments de mes semblables. Car comme toutes choses, la merde syphomicète s'en va rejoindre son océan d'éternité dans les profondeurs insondables des égouts magnétiques. Là est mon antre...(Un temps, long.)

Mais voilà, l'esprit se meut, il réclame un morceau d'existence, une goutte de vie! Je ne saurais dire pourquoi. Je crois que je ne sus jamais dire pourquoi. Bête insensible qui, sur les derniers instants d'être, découvre ce que la mécanique corporelle a toujours nié. Non. Pas ce qu'elle a toujours nié. Ce qu'elle n'a jamais appris. Un long silence, pesant, ponctuant le geste. Puis, son visage se tourna vers le mien, s'enfonça dans mes chairs, s'imprégna de chacune de ses aspérités, admirant chaque cellule. Dans cette réflexion de miroir d'eau, lentement, je m'enfouis. Dans cet abîme. Et dès le premier instant, je sus que face à moi se tenait ma délivrance. Mon expiation de mourant par où je serai engloutis, absorbé, noyé. Et redevenir un instant invisible, figé dans l'éternité de cette fraction-seconde, le corps dissout, digéré dans la fange limoneuse.

La boue froide, compacte, pénétrant les orifices... (Un temps.)

Et maintenant elle réclame! Elle veut sa part! Sa pitance de vie! Ne suis-je pas assez abjecte pour tant de supplices?! Où te caches-tu à présent?! Ma fidèle indifférence! Ma superbe abnégation! Voilà que ces souvenirs, stagnant comme de l'eau croupie dans ces marais inaccessibles, s'éveillent et étirent leurs membres nus, noyés par le souffle...(Un temps.)

Dans les profondeurs. Des murmures, chuchotements d'eau, glissant le long des failles. Se rejoignent en minces filets de sang, formant de petites flaques d'abondance. Et les ruisseaux s'achèvent dans les entrailles de la roche qui les ingurgitent, grimaçant de dégoût.

Mais ma saison des pluies est passée... (Un temps.)

Reste ce soleil... Ce soleil implacable! Desséchant ma peau qui se craquelle et qui tombe en lambeaux d'écorce morte. Et mon être se tord et geint, réclamant un instant, une respiration, un souffle. Ce soleil écarlate déferlant dans mes cavités offertes, s'engouffrant dans les yeux, remplissant la bouche, le sexe se gonfle à éclater. Voilà que la chose s'extrait de la gangue-chrysalide. La chose prend forme. Se dressant fière, dans sa résolution la plus farouche, sur ses fuseaux d'insectes. Sa carapace se durcit au contact de la cendre qui se colle contre les pores de cette peau visqueuse, malade. Les yeux grand ouverts comme des bouches ventouses insatiables. Les élytres se déploient, s'étalant à perte de vue sous les brûlures de l'astre... (Un temps.)

Ces perspectives en équations quadrilatérales vers un point d'horizon fixe. Point recevant en son cœur, l'ensemble indéfini des tracés rectilignes partant des multitudes de l'abscisse. Mais quel besoin de tendre vers ce point? Voilà l'autre drôle. Celui-ci, tu ne le connais qu'à peine, inutile de s'attarder sur lui. Ne pas résister à la tentation. Pourtant elle fut tellement subjective que l'esprit s'en fut confondu! Laissant là toutes dénégations engendrées et agencées. Aucune limite ne saurait être brisée. Pour apercevoir ce que tu avais, toi et tes semblables, exposé, érigé comme une insulte à ma présence. En quête de ces fallacieux produits de substitution pouvant régner en maître absolu sur l'esprit humain comme l'Organisation qui engendra ces phénomènes de dépendance organique pour le conditionnement unicellulaire. Ne devrais-je en concevoir l'existence que déjà, l'exactitude de l'absence me prive de toute faculté de raison. Avec comme seul repère, l'idée absolue de ton entière nécessité. " Ah ! Comme j'aimerais pouvoir me parer de ces douceurs sucrées dans l'incision bleue-ventouse pratiquée à même la veine ! " Tenter de reconstruire avec les matières pourvues, les méandres de la conscience de l'âme. Rien ne peut se soustraire à ce goût frénétique trop longtemps subtilisé afin de satisfaire le contentement de la masse. Pour se confondre dans l'impassible vérité...(Un temps.)

Voilà le mot. Non. Cela ne peut pas être ça... Eût à ton égard, je ne me permettrais même pas d'en esquisser les contours. Trop d'orgueil pour cela. Et puis après tant d'années en saison d'abstinence, je ne consentirai jamais à en admettre l'évidence. Non. Je ne le peux pas. Je ne pourrai jamais... Me dissoudre et mélanger à la terre ce corps meurtri, déchiré par les siècles d'absence... Et attendre, accroupi, que la pénitence prenne fin. Que s'achève le supplice...

Entre ces mots en interférence dans les lignes de fraction-secondes. Qui s'égrènent en chapelets d'étoffe quand se croisent les regards bleu-néons. Les paumes s'échangent, se caressent et je suis encore parmi vous. Et reconnaître en cet instant l'inéluctable nécessité d'un tel festin. Figures de cire négligemment jetées en tas dans le caniveau des ruelles phosphorescentes. Le liquide lymphatique en contact avec le mélange de l'injection. Et dans la nuque, le picotement lancinant des faisceaux sous les vibrations sismiques. Les rouages altérés par la rouille s'ébran- lant dans un crissement de sable projeté contre la jetée de pierre. " Ne pouvant m'astreindre

à oublier jusqu'à mon nom !" Sable fouettant l'étrave des embarcations ballottées, transpirantes d'écume blanche. Chuchotements d'eau contre la roche. Respirations. Halètements saccadés. Mots en interférence, qui s'égrènent du souffle glacé des lèvres de cire au contact de la peau, un crissement phosphorescent. Ces instantanés que nous eûmes à partager ensemble. Personne ne saura combien ils furent sans autre soucis que ces lendemains de frissons de manque. Pauvres enfants abandonnés qui se réchauffent à la lueur moribonde d'une étincelle, d'une flamme de conscience qui se meurt dans l'immensité froide... De nos sens assoupis. Monte cette sublime inconscience éclatante comme les premières lueurs de l'aube. Et je voudrais encore pouvoir les embrasser ne serait ce que du bout des lèvres. Une légère oscillation des cadrans. Et dans l'unité fraction-seconde, ces frêles figures, contours imprécis. Visages qui se figent dans les circonvolutions de l'intensité rampes-néons. Le sang coula. Maculant le tapis de feuilles, de mousses vertes et de brindilles sèches. Pour apparaître entre ces larmes d'enfant que tu négligeas dans l'apparence et que tu magnifiais jusque dans tes soupirs de bas résille. Lâchement piétiné, oublié de la mémoire bandes magnétiques, relégué au rang d'objet, statuette creuse au masque flétri. La peau se tend et s'apprête à recevoir l'aiguille, convoitise sucrée qui s'exhibe, se pavane, ondulant langoureusement des hanches, avec cette fière assurance d'objet désiré, se balançant au dessus du torrent bouillonnant. Lueur blafarde. L'homme assis dans la pupille bleue-iris, " je ne saurais dire comment, de toute façon, je ne pourrais être autre chose que cet impossible rejet de mousse humide.. " Et je ne parviens à peine à octroyer un sursaut de considération à l'élaboration de ce luxe inouï apparut aux portes de chaque masure. Corrompre les hommes avec ces douceurs dans les tourments des bourdonnements d'insectes. Des injections dans l'évanescence des ruelles jonchées de débris organiques. Corps nus. Mon enfant-monstre. Derrière nous, la lente désagrégation. Et la merde siphomycète, dans les canalisations saturées. Que me reste-t-il alors ? Comme une déflagration sourde qui vient déchirer la douce quiétude. Un corps tombe à genoux. Temps suspendu. Et le fil se cassa précipitant la chute. La tête fracassant l'asphalte. Des hommes-débris dans les montagnes de détritus à Soweto ou à Calcutta. Des mendiants sexuels sous la lueur blafarde des rampes-néons, parmi les huées silencieuses des regards froids, indifférents, d'une foule grise-coléoptère. Et toi, mon " dimanche d'écolier ", je ne t'abandonnerai face à ces nuées unicellulaires. Ces corps boursouflés remplis du fiel filandreux de nos usines chimiques. Prêts à répandre cette inculte dévotion pour tout ce qui touche à la conformité des sens et du sexe...

(Un temps long.)

Peut on parler raisonnablement de cet adage impropre à la consommation intellectuelle et depuis longtemps périmé? Voilà qui n'est guère rassurant. Que l 'on daigne me montrer que ce qui ne fut pas doit forcément ne pas devenir, éclore et croître. A plus forte raison. Or Bowels ne connaissait pas tous les travers de l'Antique Comédie. Ses pièges, ses portes dérobées qui s'ouvrent soudainement toutes grandes à la volée et d'où l'on voit surgir ces figures grimaçantes. Farandole obscène de cadavres qui s'assemblèrent innombrables, s'accrochant à ses bras, mor- dant ses jambes, déchirant la chair, crachant la lymphe jaune. Oh! Pourtant que n'ai-je entendu! Ce misérable! Ecrasé sous les huées de ces corps morts qui le piétinaient. Corps morts comme autant d'instants futiles, aléatoires, de moments-chiens enragés. Pleurer, me jurer à genoux!

 

Qu'il n'en savait rien! Que tout cela dépassait son entendement! Chère âme! Reconnaissant en moi celui qui des origines avait déjà scellé ta destiné. Car devant toi, je pris plusieurs visages. Pour mieux te corrompre. Je fus cette vieille indolente le regard brûlé par le sel, cet enfant innocent jouant dans le torrent glacé d'une borne d'incendie, cette femme aux allures de catin que tu suivais de désir sanguin sexuel, ce chien ruisselant, fouillant les monceaux d'ordures parmi les ruines organiques. Je fus cette pierre froide en amoncellement d'atomes que tes pieds ignorants foulèrent chaque jour. Cette pierre qui devint un jour sépulture, et qui te dévoila alors son visage à l'haleine fétide chargée d'émanations putrides et recouvert de mousses humides... Un geste brusque, de ces mains de bête féroce. T'ensevelir sous des torrents de baisers arrachés à la terre boueuse à coup de griffes. Avec la peur comme unique manne. Cette peur sournoise qui déchirait tes entrailles lorsque tu t'exposais face à celui qui, savourant l'instant, recroque- villé dans un coin sombre, attendait. Le visage couvert de l'écume houleuse et blanche des mers des Possibles. Et dans mon regard, tu pouvais déchiffrer le sentiment d'appartenir à cet être fraternel. Tel cet enfant prostré que la vieille consola dans ses bras décharnés. Tel cet enfant prostré qui terrorisa des générations d'ignorants, les noyant dans d'insoutenables incertitudes... (Un temps.) Et l'enfant devint son propre bourreau. Car il était ton égal et je t'aimais de toute mon âme. Je t'aimais à en crever. (Un temps, long.)

Ton regard se pose, fouille, remue la chair, sonde les abysses. Je le sens qui me pénètre... Et tu te demandes jusqu'où irons-nous? Quand tout cela cessera? Car il faut bien que cela cesse un jour. Et si cela avait déjà cessé?! Où alors, n'y a-t-il pas eu un jour de commencement? De pro- logue, une introduction à l'histoire? Soit, elle mérite que l'on s'attarde à en écrire une. Une qui soit lue par d'autres, par toute une génération d'ignorants. Il existe peut être déjà des traces, des signes gravés dans la pierre de ceux qui eurent la patience et le courage de dire, clamer ou crier... De transmettre... Que l'on me montre ces signes! Qu'on brandisse devant moi ces écrits !

Qu'on les plaque contre mon visage! Afin que moi aussi, pauvre ignorant, je sache! Que s'érigent les murailles du souvenir sur la cendre des civilisations antiques oubliées, noyées dans les limbes de l'indifférence! Oh !Comme j'aimerais les baiser ces pierres froides et humides suintant des râles obscurs de ces âmes tourmentées! Comme j'aimerais caresser la lie de ces ruines, vestiges du mensonge humain! Ne comprends-tu pas ce à quoi j'aspire? Je resterai tant que durera cette farce grotesque. Alors, nous ne serons plus que des nuées de cendre irradiant le ciel dans les circonvolutions des rayons de l'astre! Et qu'adviendra-t-il de nous une fois que tout cela aura cessé ? Que restera-t-il une fois que tous cela aura pris fin? Pauvres molécules de rien dans l'immensité froide de ce désert! Non, nous ne pourrions amener la chose autrement, incapable de réécrire un instant, le temps et l'espace se confondant, lignes coupant d'autres lignes et malgré cette coupure, poursuivant sa route, insensible aux résidus issus de sa composante qu'elle abandonnera en chemin. Que le rideau tombe! Je me moque bien de la suite! Toi et moi, nous savons depuis le commencement que rien ici-bas n'a de sens, que les seules interprétations que chacun d'entre nous daigne jeter en pâture aux quelques intriguants qui s'obstinent à toujours donner un sens à la raison. Or ici, rien d'autre que démence et laideur dans cette immobilité séculaire. Il ne m'est permis de caresser l'espoir, le toucher me demande trop d'efforts et je suis las de ces joutes, ces comédies entre humains.(Un temps long.)

Pourtant...

J'ai renié mes frères.

Je les ai trahis.

 

Je suis descendu au tombeau, l'esprit serein et fier. L'œil minéral traversé par le trait enfoncé profondément dans la chair. Et la gangrène apparut. Tout d'abord sous les voiles d'une vieille amitié transie de compassion, vilain défaut, le pire mal de l'espèce humaine. Que pouvais-je redouter alors? Une aveugle assurance me broya le corps, déchira cette membrane de miroir d'eau. Et je ne saurais dire, bien que l'énoncé m'effleura, mais inconsciemment, la cruauté de l'acte ne me fut pas inconnu... Et bien! Apporte moi donc ces quelques bouffées de médiocrité, lèvres gercées, criblées de rouilles et d'arbres calcinés ! Afin que ta vérité, procession chancelante au regard chargé de ce vice que je reconnus parce qu'il fut mien, m'oppresse de remords ! Mais sache que ces basses prétentions ne sont jamais parvenues à taire cette colère ! Et je ressens encore maintenant dans chaque cavité, dans chaque vaisseau, naître ce profond dégoût remplissant mes reins, noyant mes poumons, lavant mes boyaux remplis de merde insipide et flasque, gonflant mon cœur d'un souffle salé de haine! Qu'attendais-tu de moi! Mon pardon?! Ne suis-je qu'un songe, alors il me reste à éclore. Et je me pourvoirai des attributs qui honorent ma dépouille. Je me présenterai fier face à mes juges. Mes victimes innocentes aux bouches cruelles me crachant à la face leur fielleux mépris. (Un temps.)

Assez! Il est temps de chasser ces chimères de mon esprit vagabond! Et voilà que je pense comme l'un des ces vulgaires humains! Et que je ressente dans le marasme de ma chrysalide vide, qui s'effrite inexorablement sous les morsures frénétiques, ces embruns insatiables! Les vagues échevelées des chevaux d'argent aux hennissements assourdissants. Comme une atroce abstinence qui se meut, rampe le long des membres inférieurs, nus, offerts aux morsures. Dans ce temps fraction-secondes. Exhibant aux nuées irridescentes sa face laide se confondant de spasmes hideux. Car, comme tout ce qui vit et respire dans cet ensemble désertique, notre propre reflet dans le miroitement des stridulations des cendres, se pare d'un éclat noir jusqu'alors ignoré de tous... (Un temps.)

Ah, que vienne l'état de grâce! De ceux du dehors, passants aveugles, qui ignorent tout de ma condition de miséreux. Trou obscur ou frêle et décharné, l'être se morfond! Mais que dis tu là! N'est-ce pas assez que de reconnaître ses péchés?! Il me faudrait encore en supporter les engean- ces! N'ai-je pas assez souffert que, aussi je doive souffrir à nouveau?! Ceux qui savent mais préfèrent se taire! Voilà de singulières paroles. Qui s'échappèrent de cette bouche avide. "Celui dont le cadavre a été jeté sur la steppe, l'as tu vu? Son esprit ne trouve pas le repos dans cet enfer!" Non ! Je ne puis accepter l'impossible, qui ne s'acquiert dit-on que par une lutte épuisante. Contre qui ! Contre quoi ! Mais " l'impossible est esclavage. Le chaos est lui aussi une servitude... " Me voici face au destin. Cruel et tant attendu. La délivrance peut-être... Non. Piètre leurre pour les simples et les idiots! Je ne suis plus de ceux-là! Détaché de la masse unicellulaire. Essayant par mes propres moyens de subvenir à ma propre autonomie. Si tel est l'engagement, alors pourquoi l'obstination d'être en présence d'autrui? Pour ne pas se perdre tout à fait! Car après, que me restera-t-il? Une dépouille vide, une carapace creuse, membrane translucide qui, dans la tourmente des éléments, se désagrégera en lambeaux d'étoffes... Allons!

Je ne saurais m'y résoudre! Et que l'on veuille, dès à présent, en modifier l'ordonnance! Non, je ne peux accepter! Voilà un comportement digne de ce que tu fus jadis. Oui,  " voilà ce qui est impardonnable en toi, tu avais les pouvoirs et tu as refusé de signer !" Maintenant rappelles-toi donc comment tu as reçu et entendu. Et sois vigilant, affermis ta pensée, " affermis le reste qui est prêt à mourir, car je n'ai pas trouvé tes oeuvres parfaites !" Oui. Se ressaisir. Voilà. Et ne pas perdre la face. Rester digne. Oui. Voilà ce qu'il faut faire. Rester digne, orgueilleux et fier.

Et que je ne m'y reprenne plus! A trop tracer de mes ongles des contours frontières-imprécises dans le sable, résidus d'âmes décomposées, tombées en poussière. Me voilà à présent au centre de cet état! Futiles barricades! Ouvre les yeux et regarde! Rien! Le vide! Atroce et infini! Alors pourquoi cet état? Non! Non, ne pas lever le voile, profaner les tombeaux de ces peuples-rois. Je veux rester dans l'ignorance! Et si je ne puis renaître, que je me noie dans la fange! Et que je me couvre le visage de boue afin de me fondre dans la déjection des hommes. Je laisserai cette boue sécher, elle sera cette seconde peau que je tends à obtenir. Elle sera ce nouveau visage que je modèlerai à ma convenance pour ton bon plaisir. Alors, tu ne pourra plus m'atteindre et me tenter avec ces douceurs sucrées. Alors, inflexible, les yeux clos, la bouche emplie de terre et de feuilles sèches, les oreilles condamnées par des brindilles d'herbe où chanteront des nuées d'insectes bourdonnants, je resterais, pierre parmi les pierres. Monument organique se confondant dans la végétation industrielle aux pieds des immensités froides, squelettes métalliques. Je deviendrai cette entité que toi, dans tes conversations de salon, tes bavardages incessants de filaments de bave gastrique, concernant les tenants et aboutissants, tes spéculations chimériques, tes éjaculations verbales précoces, je deviendrais ce que tu avais toujours voulu que je sois. Et sous cette écorce de peau au reflet miroir d'eau, sous cette écorce de peau, je veillerai, l'œil alerte, guettant tes simulacres de feinte compassion. Mes pitoyables narines s'empliront de l'odeur nauséeuse que dégueulera ta bouche-égout vomissant tes cataractes malsaines. Mais " je sais où tu demeures, je viendrai comme un voleur, et tu ne sauras pas à quelle heure je viendrais sur toi ! " Me voici devant toi, le visage couvert de la honte des peuples. Triste figure inspirant le dégoût et le mépris !Cela, tu l'avais désiré, dans ton incons- cience collective. Voilà ce que tu voulais ! Ce corps couvert de tes crachats haineux ruisselant le long de mes membres, nourrissant le terreau de cette terre morte gonflée de racines d'orgueil! Regarde-le !Cet être au crépuscule des marées d'équinoxe. Cet être à l'esprit purifié par les sels. Souviens-toi de ceci. Je connais les travers de cette Antique Comédie. Trop longtemps, je me suis tu, laissant mon âme vagabonde errer au dessus des nuées pestilentielles de cette meute siphomycète. Mais à l'intérieur, le noeud de serpents s'agite. Et, l'oreille tendue, sous l'écorce de l'étoffe, on peut entendre le sifflement impatient d'une armée en marche! Garde! Sous cette écorce de peau de boue sèche, par tous les pores de ma peau, je crie, je demande justice pour ce que tu avais feint d'ignorer! La bouche close, les yeux éteints. Que toi, ou l'un de tes semblables, ose maintenant s'approcher du pitoyable monceau de détritus! Je saurai l'accueillir comme on a jadis accueilli ceux des vestiges de ces nations moribondes! Et voilà que leurs carcasses osseuses aux lambeaux de peau grouillant de matières organiques vivantes, leurs carcasses se soulèvent dans un hoquet d'arrogance, leurs carcasses décharnées s'érigent et tentent maladroitement de m'agripper, fendant l'air emplit de cette odeur familière de fraîche mort. Ah! Comme j'aimais assez les enlacer ces affreuses figures et leur cracher à la gueule mon fiel de bave mauve s'incrustant dans les replis de la cornée, brouillant l'iris! La compas- sion ! Je la sens suinter par tous les pores de ta peau malade, puante et cette puanteur me donne la nausée. Odeur sexuelle délicieuse, à vomir. Crois-tu encore posséder assez de ce pauvre pouvoir dont tu t'es octroyé, soi disant, le sceptre! Et te permettre, drapé de ta grandeur ridicule, de m'accabler de la sorte! Dois-je encore supporter tes regards inquisiteurs! Pire mal que la compassion, rien de pire chez toi et tes semblables, espèce humaine détestable, que de ressentir ce sentiment puant! Regarde ce que tu as fait de moi ! Un horrible masque façonné avec d'inégaux morceaux de chairs découpées, soudés, apiécés. Un masque obligé de se fuir, de fuir vainement cet autre, ce nouveau visage incrusté dans la chair et inséparable, à jamais lié à ce que j'ignore encore de moi. " Hélas, accordez moi donc la folie !... Je suis le plus réprouvé d'entre les réprouvés !" Me voici condamné à rester une misérable déjection que rien ni person- ne ne saurait blâmer ou absoudre !

( Le souffle se perd. Profonds halètements saccadés.)

Je dois me reposer... Là, je me fais du mal.

Je dois m'allonger dans le lit des hautes herbes. M'étendre. Me reposer... Me reposer...

Un peu. Il le faut. N'arriverais à rien de correct. Inutile. Superficiel...

Que de qualificatifs pour une âme en peine, ne demandant rien d'autre qu'un peu de repos...

Ne vois-tu pas que je suis malade?! Je me vêts d'oripeaux et semble tel un oiseau blessé rongé de poussières et brûlé par le soleil, quémandant ma pitance. Me consolant avec de la terre sèche comme seule nourriture. Ne me regarde pas! Je suis trop laide! Non! Ne reprends pas ce qui me reste! La vanité et l'orgueil. Que t'importe mon pardon! Mes actes ne sont-ils point assez perfides pour que tu ne laisses tomber ta colère, et que se déchaînent enfin dans cette aridité les torrents de pluies purificatrices et les tempêtes furieuses! Non, ne m'abandonne pas! Ne suis-je pas assez lâche! Pas assez cruelle à tes yeux?! "Je suis un ver et non un homme, l'opprobre des hommes et le méprisé du peuple ! Ne t'éloigne pas de moi quand la détresse est proche. Quand personne ne vient à mon secours ! Car des chiens m'environnent, m'observent et m'épient. "

Ne sois pas indifférente! Regarde! Regarde... Mes faiblesses comme une catin qui s'offre à ton plaisir. Ne m'abandonne pas! Pas moi! Ton fils indigne! Ton sombre rejeton! Ne me laisse pas! Ne me laisse pas... Ah, pauvre folle que je suis! Je croyais pouvoir me fondre parmi tes sembla- bles. Il n'y a pas de reconnaissance entre ces êtres qui se prétendent "espèce évoluée." L'homme est et restera ce monstre de vice, né dans un corps truqué définitivement trop laid pour être noble.

(Silence entrecoupé de profonds halètements saccadés. Un temps.)

" Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir. (Un temps.) Il y a une horloge qui ne sonne pas. Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches. Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte... " (Un temps.) Cela rencontre les pères des feuilles. Les pères défunts enterrés aux pieds des jeunes arbres sur lesquels une statuette de bois noir cloutée à même le corps végétal rappelle les anciennes coutumes. L'arbre grandissant, la statuette peu à peu s'enfonçait dans l'écorce, se laissant recouvrir, saisons après saisons de peau nouvelle. Et dans la chair de l'arbre, elle disparaissait un jour. Ce jour d'adieu était un jour de fête. A l'instant où cette statuette se trouvait prise au cœur même de l'arbre, l'âme des pères défunts ne faisait plus qu'un avec l'âme de l'arbre. Elle avait rejoint sa place en toutes choses...

Silence.

Comment peux-tu comprendre tout cela... Tu parviens à peine a entendre toutes ces paroles, a concevoir toutes ces sonorités-mots. Et parce que tu ne sais pas tu sembles, comme moi, bien malheureux, misérable, pauvre et nu. Mais cela ne fait rien. Ecoute ces mots, écoute les souvent. Apprends ces paroles, apprend les par cœur. Encore et encore. Qu'elles soient bien en toi.

Comme en ce cœur d'où proviennent les palpitations saccadées de l'ensemble végétations denses entre les oscillations en alternance du ciel couturé d'étoiles scintillantes. Car dans le corps se tient le noeud des serpents-maladie. Avec la statuette chlorophyllienne reposant dans sa boîte vasculaire, je les transmets toujours comme le vieux me l'a apprit. Comme les paroles-armes. Les paroles qui blessent. Toujours dans le silence d'une injection bleue-seringue. Lente- ment, dans les canalisations saturées, le poison pharmaceutique ronge les derniers instants de palpitations, instants qui se désagrègent. Et dans ma tête résonnent à présent ces sonorités de mots, de choses... (Un temps.) A tes oreilles bientôt ces mots résonneront. Comme au début.

 

Lancinante litanie projetée, s'échappant des flûtes doigts-d'os et des trompes sculptées dans les fémurs des anciens guerriers vaincus.

Silence.

Vinrent les maladies. Les maladies de là-bas, les maladies du chemin d'eau. Moi, je me tenais assis, je regardais les maladies qui lentement m'envahissaient. Comme au début. J'ouvris les mains et au creux de mes paumes tannées de soleil, je les recueillies, lavant et épurant ma pensée pour qu'elles naissent en moi. Je les ramassais, les redressais et les disposais ici et là, les frottant contre mon corps, en les maintenant fermement pour qu'elles s'incrustent dans chaque replis de peau. Que leurs racines s'enfoncent en mon cœur, mes reins, mes poumons, au plus profond des canalisations saturées. Puis je les aspirais d'un souffle et du même souffle, insufflais l'injection en silence de bulles cotonneuses. Alors, tout se tut et ce silence pénétrant mes orifices se liquéfia. Silence pesant qui alourdit mes épaules meurtries chargées du fardeau de vos nations moribondes. Le souffle se cassa. Précipitant la chute. Brisant brutalement la monotonie nonchalante du torrent. Toutes les choses se succédèrent ainsi pendant toute la nuit jusqu'au lever du jour. Et les paroles du vieux, en fragments de souvenirs évanescents, naquirent : " Le jour va venir. Le jour va venir, c'est certain. Et il va nous prendre tous. Voici que s'achève le temps des anciens. Le temps des hommes va commencer et ils détruiront tout. C'en ai fait. Maintenant le jour va se lever. Et quand le soleil nous atteindra, notre race sera anéantie et nos corps desséchés retourneront à la poussière, cendres parmi les cendres... Et de nouveau comme au début sera vécu le grand mystère primordial des hommes dans le secret de leur manipulation. Ils s'affirmeront alors pouvoir entendre la voix des ancêtres et la traduire en unité distinctes de mots, de choses, et ainsi prétendre intégrer l'unité des être incarnés, des êtres-créateurs... " (Exténué.)

Silence.

Je dus vomir mon cœur pour m'aider à penser. La chaleur revint dans mon corps et aida mon cœur à dire. Je soufflais au dessus, là où sont tous les mots, toutes les choses, toutes les paroles des ancêtres. J'écoutais pour apprendre la parole. Pour savoir. L'obscurité se dissipa, mon corps se mélangea à la terre du savoir, à l'herbe blanche et dans chaques viscosités minérales. Toi, tu ne vois que des pierres grossières dans ce désert immense. Mais tu entendras ces sonorités stridentes comme au début lorsque le temps des hommes commença et que s'acheva le notre...

Silence.

Maintenant que tu sais, tu entendras la parole-arme, tu comprendras les mots, les choses.

Ecoute-les. Apprends-les par coeur. Inlassablement. Répète-les souvent. Ne prends pas cons- cience, perds connaissance. Encore et encore...Ainsi tu pourras apprendre à vivre et à aimer sans savoir pourquoi.

Silence.

Assez.

Puisque tout est condamné à disparaître... Selon le cycle, je dois... Accepter de mourir... Il est temps pour moi de traverser ce silence aride et de... Rejoindre mon océan d'éternité par delà les hautes montagnes de givre... M'étendre dans le lit des hautes herbes... Bercé par le ressac des marées d'équinoxe qui répètent inlassablement les mêmes paroles... Anéantissements, réconci- liations... En rejetant sur la grève les mêmes êtres étonnés de vivre...

" Ce ne peut être que la fin du monde, en avançant. "

To Tabula Rasa by Morgan Landuré

To The Time of the Naguals

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