Introduction

(1997)

7"Le Carrefour des Impasses" est un recueil de nouvelles et de documents qui témoignent d'événements dramatiques survenus dans un hôpital psychiatrique en France entre 1984 et 1991.


En raison du secret professionnel auquel je suis tenue en tant qu'infirmière, ce recueil n'indique pas les identités des acteurs de ces faits, qu'il s'agisse de celles des patients comme des soignants. En outre, il importe de dire que l'hôpital concerné est, dans notre pays, un centre de soin de loin plus vivable que beaucoup d'autres, où se produisent des faits similaires, sinon pires. De plus depuis que ces textes ont été écrits, certains de leurs acteurs sont décédés. C'est pourquoi il n'est pas question ici d'attirer l'attention sur des individus donnés, mais de mettre en lumière des faits et des comportements, afin d'amener à leur compréhension, et de faire en sorte que les acteurs de ces événements ne soient pas oubliés, qu'ils ne les aient pas vécus en vain, et que leur exemple puisse éviter que d'autres subissent les mêmes traitements.

Le milieu hospitalier est un monde fermé au niveau informationnel. Si les soins dispensés se traduisent par un mieux être des patients, il n'y a pas de problème. Mais quand l'hospitalisation a pour conséquence la dégradation, la privation de liberté et parfois la mort de gens, alors là il y a problème. Si les gens qui y travaillent, qui sont les seules personnes en mesure de disposer de l'ensemble des éléments relatifs aux faits qui s'y déroulent (documents administratifs, extraits de dossiers, etc.), ne témoignent pas alors de ce qu'ils observent, ils participent à une perversion du service public et contribuent à perpétuer et cautionner une telle situation.

Quand j'ai constaté la dichotomie existant entre le niveau des mots, la théorie qui m'avait été enseignée comme un savoir scientifique et que j'avais étudiée comme telle, et celui des faits, à savoir la réalité que pouvaient vivre certains patients, qui m'apparaissait intolérable et inacceptable, j'ai tenté dans un premier temps de changer les choses de l'intérieur. J'ai élaboré et mis sur pied un projet, basé sur les données de la sémantique générale d'Alfred Korzybski, la théorie de l'inhibition de l'action de Henri Laborit et les concepts burroughsiens d'Académie et de Famille Johnson, qui visait à répondre aux besoins humains des gens et à les amener à tirer partie de leurs capacités. L'entreprise, qui se concrétisa dans le groupe B 23, avec la complicité de William Burroughs et Brion Gysin, réussit au-delà des espérances de départ, mais la hiérarchie y mit fin au bout de trois ans, considérant que ces résultats remettaient en question l'ensemble de l'institution.

Je tentai dans un deuxième temps d'utiliser ma fonction pour intervenir en faveur de certains patients en difficulté auprès des différents niveaux de la hiérarchie, pensant naïvement que ce qui m'était intolérable à moi le serait aussi aux gens concernés, qui avaient le pouvoir d'influer pratiquement sur le sort des hospitalisés plus que je ne pouvais le faire. J'ai alors constaté qu'il n'en était rien, et j'ai vu s'effondrer au cours de ces années toute la réalité des discours sur les droits de l'homme, l'éthique médicale, les devoirs du service public envers les administrés, etc., réalité en laquelle j'avais cru jusque là. J'ai abouti à la conclusion, après avoir épuisé les moyens dont je disposais, qu'il n'existait à l'intérieur d'un tel système aucune porte de sortie. La situation m'est alors apparue absurde et désespérée. Or je ne croyais pas à l'absurde; j'ai émis l'hypothèse que pour en sortir, il devait exister des solutions qui n'avaient pas été envisagées jusqu'ici, et j'ai décidé de rester dans la place jusqu'à ce que je comprenne qui s'y passait exactement, en utilisant pour ce faire l'ensemble des moyens dont je disposais. M'aidant de la sémantique générale, d'un appareil photo, d'un magnétophone et des données tirées des livres de William Burroughs sur les systèmes de contrôle, j'enquêtai pour mon propre compte sur les facteurs de dégradation, adoptant à leur égard une attitude similaire à celle du biologiste envers des virus dans son laboratoire, passant implicitement du statut d'infirmière à celui d'agent burroughsien. Cette tactique eut pour effet de rendre ma situation mentalement bien plus confortable : extérieurement celle-ci n'était pas modifiée, mais ce changement d'attitude intérieure me permettait de cesser de subir, d'acquérir une certaine maîtrise de la situation tout en réduisant l'impact émotionnel des agressions. Ainsi, dans le chapitre "Evaluation", qui est un enregistrement d'un entretien avec le médecin-chef et le surveillant-chef, l'utilisation du magnétophone, dont ils ignorent l'existence, modifie radicalement le rapport de force, le transformant à mon avantage en un rapport d'intelligence.

"Le Carrefour des Impasses", résultat de ces investigations, était la seule possibilité d'action à ma portée qui n'ait pas été préenregistrée, prévue, ni inclue comme donnée par le système psychiatrique. "Castaneda décrirait cela comme une irruption soudaine du Nagual, l'inconnu, l'imprévisible, dans le Tonal, qui est la totalité du film préenregistré. Ceci va à l'encontre des lois les plus fondamentales d'un univers prévisible et orienté par le contrôle. Introduisez un facteur imprévu et par conséquent imprévisible, et toute la structure s'effondre comme un château de cartes." W. Burroughs  

Ces écrits permettent de considérer ces événements avec recul, ce que n'ont pas eu la possibilité de faire leurs acteurs au moment où ils les vivaient, quelques soient leurs fonctions. Ils permettent d'observer l'enchaînement des événements dans leur contexte jusqu'à leur issue dramatique, et de constater que cet enchaînement et cette issue ne résultent pas tant de la volonté d'individus donnés que de la conjonction de divers facteurs en interaction à différents niveaux : facteurs idéologiques, institutionnels, structurels, relationnels, sémantiques, etc., dont personne n'a conscience et qui conditionnent le mode de pensée et de comportement de ces acteurs à leur insu. L'issue n'est pas prévisible au départ et il n'existe pas de volonté délibérée de provoquer ces événements, pas de conscience des conséquences des actes ni des mécanismes qui les engendrent, et en raison de cette inconscience, pas de volonté non plus d'empêcher leur survenue. Chacun est pris dans un rythme incessant de tâches disparates à accomplir, qui monopolisent l'attention et émoussent la perception. Chaque niveau de la pyramide raisonne selon une logique, un savoir et une grille de pensée propres à sa formation, et dont certains aspects sont en contradiction avec ceux des autres niveaux, d'où l'impossibilité pour ces niveaux de communiquer véritablement.

Un jour un vieux surveillant, qui avait vécu la période de l'ouverture des asile après la deuxième guerre mondiale, disait qu'il avait fallu que des soignants vivent eux-mêmes l'expérience des camps nazis pour réaliser les similarités des conditions d'enfermement entre ces camps et les asiles. Ce dont ils n'avaient pas conscience avant d'être eux-mêmes passés par là dans la mesure où ils ne s'identifiaient pas à leurs patients leur est après coup apparu intolérable. Et ce surveillant déplorait le fait que les soignants des jeunes générations, formés à des savoirs théoriques, n'ayant pas eu cette expérience personnelle de l'enfermement, pouvaient reproduire des attitudes et des comportements asilaires envers des gens qui leur étaient présentés avant tout comme des objets d'étude et auxquels ils ne s'identifiaient pas au niveau humain, une telle identification étant considérée comme sortant du cadre de la "neutralité bienveillante" que le thérapeute est tenu d'observer à l'égard des patients, et à ce titre, comme antithérapeutique.

Il n'est donc pas question ici de faire le procès de quiconque mais de confronter le niveau des mots à celui des faits, afin de mettre en lumière des mécanismes de pensée et de comportements générateurs d'oppression dans un milieu donné, et d'engendrer une réflexion à leur sujet ainsi que sur les postulats qui les sous-tendent. En raison de la similarité de structure des services publics, ils ne sont pas spécifiques du milieu psychiatrique et peuvent être également observés dans d'autres branches de ces services (police, milieu carcéral, éducation, etc.). Aussi les techniques utilisées ici pour les mettre en lumière leur sont également applicables par les agents de ces services qui se sentent confrontés à une situation similaire à la mienne.

Le procès de Maurice Papon qui s'est achevé récemment, a statué sa culpabilité en tant que préfet du régime de Vichy durant la deuxième guerre mondiale , jugeant condamnables la compromission de l'administration et sa participation dans les crimes alors commis sous la pression de l'envahisseur nazi, et incompatibles avec des valeurs républicaines et démocratiques. "Le Carrefour des Impasses" met en lumière des comportements similaires et une logique similaire, quatre décennies après, sans interférence d'aucune puissance étrangère et en temps de paix, remettant en question une structure et des modes de pensée qui les génèrent, et par là même, la légitimité de la condamnation de Maurice Papon : de quel droit condamnerions-nous un homme pour des comportements que nous adoptons nous-mêmes ? Qui sommes-nous pour juger ? Ou sont les "leçons de l'Histoire" que nous sommes censés tirer de ce proche passé quand nous sommes incapables de nous confronter aux conséquences de nos propres actes, autrement dits, irresponsables ? Qu'entendons-nous par "coupable", si ce n'est le rejet d'une faute sur ce passé pour mieux nier le présent ?

"Le Carrefour des Impasses" est une traduction du titre d'un livre de William Burroughs, "Place of Dead Roads" ("Parages des Voies Mortes", Christian Bourgois). "Un écrivain est un espion dans le corps de quelqu'un", a écrit un jour celui-ci, citant Jack Kerouac. "Le Carrefour des Impasses" est une expérimentation, à plusieurs niveaux, des techniques et des concepts développés et décrits par Burroughs et son collaborateur et ami Brion Gysin, sans le travail et le soutien desquels le groupe B 23, qui fut un des volets de cette expérimentation, n'aurait pu exister. Il est une application des fonctions de l'écriture qu'ils ont utilisées :

- la fonction de time-binding décrite par Alfred Korzybski, qui consiste à relier l'auteur et le lecteur à travers l'espace-temps, et grâce à laquelle nous pouvons assimiler et utiliser les connaissances des générations passées, les enrichir et les transmettre aux générations futures,

- et la fonction magique, qui consiste à écrire un scénario de la réalité et à faire arriver les événements, à créer la réalité : "Mektoub, c'est écrit". Il fait partie, à plusieurs niveaux, de la réalité que leurs livres ont engendrée.

Merci à eux, membres de la Famille Johnson*, d'avoir rendu cette aventure possible et du rôle qu'ils y ont joué.

* ""La Famille Johnson" était une expression du tournant du siècle pour désigner de sympathiques oisifs et de bons larrons. Elle a été élaborée en un code de conduite. Un Johnson respecte ses engagements. C'est un homme de parole et on peut traiter avec lui. Un Johnson s'occupe de ses propres affaires. Ce n'est pas un fouineur ni un pharisien ni un fomentateur de troubles. Un Johnson donnera un coup de main quand on a besoin d'aide. Il ne restera pas planté quand quelqu'un se noie ou est bloqué dans une voiture en feu."

 William Burroughs, Introduction de "The Place of Dead Roads".

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Extraits du Journal Officiel de la République Française

Décret n° 93-221 du 16 février 1993 relatif aux règles professionnelles des infirmiers et infirmières :

 Art. 2 - L'infirmier ou l'infirmière exerce sa profession dans le respect de la vie et de la personne humaine. Il respecte la dignité et l'intimité du patient.

 Art. 4 - Le secret professionnel s'impose à tout infirmier ou infirmière et à tout étudiant infirmier dans les conditions établies par la loi.

Le secret couvre non seulement ce qui lui a été confié, mais aussi ce qu'il a vu, lu, entendu, constaté ou compris.

 Art. 6 - L'infirmier ou l'infirmière est tenu de porter assistance aux malades ou blessés en péril.

 Art. 7 - Lorsqu'un infirmier ou une infirmière discerne dans l'exercice de sa profession qu'un mineur est victime de sévices ou de privations, il doit mettre en œuvre les moyens les plus adéquats pour le protéger, en n'hésitant pas, si cela est nécessaire, à alerter les autorités médicales ou administratives compétentes lorsqu'il s'agit d'un mineur de quinze ans.

 Art. 26 - L'infirmier ou l'infirmière agit en toutes circonstances dans l'intérêt du patient.

Suite: Monsieur Agnelet

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